Tunisie : débâcle des Frères musulmans et possible alternative laïque et féministe

Publié le 14 août 2013 - par - 2 091 vues
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Comme je vous l’avais annoncé (1), ce mardi 13 août, jour de fête de la femme tunisienne fut marqué par deux manifestations concurrentes à Tunis.

Mais le rapport de force est sans appel.

Avenue Habib Bourguiba, Ennahdha (filiale tunisienne des Frères musulmans) n’a réuni que 1000 à 2000 personnes. Principalement des hommes, et quelques centaines de femmes voilées. Les drapeaux noirs du jihad salafiste se mêlaient à ceux d’Ennahdha. Slogans « union nationale pas de concession de la légitimité », « la femme tunisienne est avec l’union nationale », « femmes de Tunisie se sacrifient pour la Tunisie », défilé d’orateurs et d’oratrices, psalmodies coraniques et chants religieux. Et quand les haut-parleurs ont diffusé l’hymne national, personne ne chantait.

Par contre la marche des anti-régimes depuis Bab Saadoun jusqu’au Bardo a eu un franc succès : 100.000 à 200.000 personnes. L’avenue du 20 mars était rouge de monde sur deux kilomètres, à cause des drapeaux nationaux. La fête patriotique a duré tard dans la nuit. Les slogans visaient principalement Ennahdha et la Troïka au pouvoir, même si certains faisaient référence à la femme : « la Tunisienne est libre, les frères [musulmans] dehors » ou encore « la Tunisienne est musulmane mais pas islamiste ». Et évidemment, l’incontournable « Dégage ! »

Le point d’orgue de la soirée fut l’intervention à la tribune d’Hamma Hammani, leader charismatique de la gauche radicale, respecté par le peuple parce qu’il a beaucoup été persécuté sous Ben Ali. A la tribune, il a lu la feuille de route qu’annonçait le Front de salut national (FSN), vaste coalition d’opposition (partis et députés, syndicats, personnalités de la société civile, etc.)

Le FSN demande toujours la dissolution de l’Assemblée nationale constituante (ANC) et la démission du gouvernement et du Président de la République. Mais cette fois, plus question de négocier quoi que ce soit avec la Troïka au pouvoir.

En effet le FSN annonce que des pourparlers sont en cours en son sein pour créer un gouvernement de salut national composé de 15 membres et dirigé par une personnalité indépendante. La composition de ce gouvernement sera prochainement annoncée. Sans doute le 24 août, date à laquelle le FSN appelle à une grande mobilisation nationale pour une « semaine du départ ».

Mais surtout, le FSN lance une campagne « Dégage ! » (« erhal ») qui démarre dès le mercredi 14 août, lendemain de la fête de la femme tunisienne. Il s’agit d’expulser de leurs postes les gouverneurs, les délégués, les chefs de secteurs et tous les responsables administratifs qui ont été nommés par la Troïka (2).

C’est donc des milliers de « barbus » partout dans le pays que le FSN appelle à « dégager », non seulement par des manifestations, mais également par la contrainte. C’est ce qu’avaient tenté de faire quelques Comités de salut public locaux (CSP), en particulier celui de Sidi Bouzid qui est le plus avancé dans la contestation. Pendant plusieurs jours, il avait occupé les locaux du gouvernorat et empêché le gouverneur et les fonctionnaires de s’y rendre.

Le FSN cherche donc à sortir de la crise rapidement et par l’épreuve de force en appelant à la désobéissance civile. Mais cette insurrection aura lieu localement dans un premier temps, pour créer un rapport de force qui devrait déboucher nationalement dans 10 jours, et pour obtenir une légitimité populaire à défaut d’une légitimité constitutionnelle.

Il reste à voir si l’appel sera suivi sur le terrain, et quelles seront les réactions du pouvoir, de ses milices, de la police…

La Tunisie sera-t-elle le premier pays arabo-musulman à se débarrasser à la fois des islamistes et de la dictature ? On peut encore y croire, mais la marge de manœuvre est très étroite. Sans faire de comparaisons abusives, ce qui s’y passe doit intéresser les Français à trois niveaux : d’une part l’émergence d’une opposition populaire, laïque, républicaine, féministe et patriotique, d’autre part la lutte contre les islamistes et leurs infiltrations, et enfin un possible cas d’école d’une méthode pour « dégager » un pouvoir honni.

Djamila GERARD

(1) http://ripostelaique.com/a-tunis-voilees-et-non-voilees-defileront-separement-en-cette-journee-de-la-femme-tunisienne.html

(2) La Tunisie comporte 24 gouvernorats. Dans chaque gouvernorat, le gouverneur nommé par le gouvernement central est une sorte d’hyper préfet, avec un pouvoir étendu. Chaque gouvernorat est divisé en délégations. En gros, une délégation = une commune. Le délégué, nommé lui aussi par le gouvernement, est une sorte de sous-gouverneur, mais il a bien plus de pouvoirs que le maire qui est élu. Chaque délégation est divisée en secteurs. Le secteur est contrôlé par le chef de secteur. Pour donner un ordre de grandeur, il y a 2073 secteurs en Tunisie, soit un secteur pour 5200 habitants. Autant dire qu’un chef de secteur connaît tout sur ses administrés… Cette hiérarchie administrative, créée par Habib Bourguiba pour remplacer l’ancien système caïdal, et parallèle à la hiérarchie élective (députés, maires, conseils municipaux) permet au pouvoir central de fliquer toute la population et d’imposer ses hommes partout dans le pays, même si les gens votent localement pour des opposants. Et ce sont ces hommes de main qui nomment leurs copains dans les administrations locales, qui organisent et truquent les élections, qui ont des indicateurs dans chaque quartier, etc. Donc depuis qu’Ennahdha est au pouvoir, il a bien sûr nommé des gouverneurs, des délégués et des chefs de secteur à sa solde.

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