Tunisie : La cinéaste athée Nadia El Fani peut-elle aider femmes et laïques contre les islamistes ?

Caroline Fourest a proposé cet été sur France-Inter des portraits de personnalités dans une émission au titre porteur : « Ils  changent le monde »… C’est avec le plus grand intérêt que j’ai suivi l’interview qu’elle a faite de Nadia El Fani, la courageuse cinéaste franco-tunisienne, auteur et réalisatrice de « La laïcité inch Allah » (titre en arabe Ni Dieu ni maître). Au moment où l’on sent très bien que la Tunisie confie son destin aux  islamistes il m’a semblé important d’écouter de quelle manière cette femme analysait la situation.

Nadia explique sa filiation : mère française, père tunisien, tous deux militants communistes se rencontrent en France au sein du PC au moment des mouvements d’indépendance. Puis  une enfance en France avec une grand-mère paternelle qu’elle admire car rentrant d’un séjour dans notre pays elle déclare à son mari, en arrivant  à Sousse, que maintenant : « elle retire son voile », « elle ira nue » comme semble être l’expression arabe. Dans une double culture qui lui va bien, Nadia  sent bien que c’est plus en Tunisie qu’on la lui reproche surtout quand elle veut filmer, raconter, intervenir, mettre en cause, bousculer le pays qu’elle aime. A un moment de sa vie, elle choisit de revenir vivre en Tunisie et balaie ainsi les arguments de ses opposants… Elle est athée et ne rêve que d’un pays laïc où l’islam n’occuperait pas toute la place et ne commanderait pas l’ensemble de la vie des citoyens tunisiens. Ce rêve elle y a cru très fort un moment, surtout quand elle a tourné son film et qu’elle a assisté à une magnifique manifestation portée par les femmes au cri de « laïcité »…. Mais déjà, dit-elle, les  jeunes salafistes étaient là nous disant que nous ne représentions que 0,00%…

Pourquoi les intégristes ont-ils pris toutes les commandes ? Parce qu’ils ont déclaré être les seules victimes du régime Ben Ali, ils ont bien vendu leur victimisation… Or qui étaient réellement ces personnages qui aujourd’hui occupent le devant de la scène politique ? D’anciens terroristes, les progressistes n’ont pas osé raconter le passé de tous ces personnages. S’ils avaient été contraints à l’exil,  c’est parce qu’ils fomentaient des attentats.

En Tunisie, Nadia a le courage d’avouer  qu’elle est athée. Pour des Français on pense : « et alors faut-il du courage pour avouer son athéisme ? ». On ne se rend pas compte de notre chance, de pouvoir dans notre pays, et pourvu que ça dure,  revendiquer notre athéisme (pour ceux qui le sont), sans qu’il nous en cuise, sans qu’on nous menace sans qu’on nous enferme. Mais avouer cela en Tunisie et probablement  dans l’ensemble des pays musulmans est un acte de courage énorme. Et vraisemblablement cela deviendra de plus en plus difficile puisque mêmes les progressistes tunisiens ont renoncé à demander l’instauration d’un Etat laïc, et ce  au nom de la démocratie. Pourquoi les militants des grands courants de gauche, communistes notamment n’ont-ils pas osé dire qu’ils étaient athées (ce fut le cas aussi en Iran) ?  Là, Nadia pense qu’il y a eu, à un moment de l’histoire de la Tunisie, un acte manqué par la génération d’avant. On réalise alors à quel point l’héritage islamique a pesé sur ces personnes, à quel point oser sortir vraiment la tête hors de l’océan islamique et dire à haute voix: « Je suis athée. » a dû faire peur… N’était-il pas possible en Tunisie comme en Iran, à un moment, de se proclamer non croyant et de le revendiquer haut et fort en même temps, comme ces courageuses féministes françaises qui avaient déclaré et signé ensemble avoir avorté ?

La violence islamiste a maintenant fait taire les laïcs. Ce qui se passe en Tunisie ressemble à ce qui s’est passé en Iran. Au hasard d’une Révolution le pouvoir islamique s’installe. Ceci doit nous amener à une prise de conscience essentielle : si la laïcité, basée sur la totale liberté de conscience, ouvre ses portes  à l’islam, les fondamentaux de l’islam sont  contraires à la laïcité, né musulman on le reste. Le roi du Maroc Hassan II expliquait très clairement à Anne Sinclair dans une interview : « Soit on est musulman et on n’est pas laïc, soit on est laïc mais alors on n’est plus musulman. ». Quand les religieux accèdent au pouvoir par le jeu démocratique, ils n’ont que faire de la laïcité, ils ne peuvent que la torpiller.

Nadia est maintenant interdite de séjour en Tunisie, elle veut cependant continuer à militer. Son travail cinématographique pourra-t-il freiner le mauvais sort fait aux femmes et aux laïcs tunisiens et empêcher la dérive islamiste en cours ?

Chantal Crabère

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