Tunisie : le dilemne du retour du fils prodigue (2)

Les « revenants » : comment sont-ils partis ?

Quand on aborde en Tunisie la discussion autour du sujet du retour des combattants tunisiens en provenance des « zones sous tension », ce problème vise peu souvent une question essentielle : comment est née l’attirance de ces jeunes, comment s’est déroulé le voyage, comment sont-ils sortis avec une grande facilité, individuellement ou en groupe ? Peut-être que l’esquive pour aborder la question et lui apporter une réponse vient de la gêne qu’éprouvent les deux cheikhs qui gouvernent la Tunisie : le président de la République et le chef du mouvement al-Nahda. Le premier, Beji Caid Essebsi, a occupé le poste de Premier ministre quelques semaines après la fuite de Ben Ali jusqu’à la fin de 2011. Au cours de cette période, le gouvernement tunisien a offert aux forces occidentales et arabes toutes les formes de soutien à « la révolution libyenne » : logistique, renseignement et politique. Les autorités tunisiennes ont fermé l’œil sur le déferlement des armes et des combattants tunisiens et étrangers vers le sol libyen, sans prêter attention à l’intérêt du pays et à la sécurité nationale. Les frontières tunisiennes se sont transformées à l’époque en passages sûrs pour ceux qui sont venus des fins fonds du pays et ont transformé la Libye en une énorme caserne. Avec la chute du régime de Mouammar Kadhafi, la Libye est devenue la première destination des salafistes tunisiens qui se rendaient là-bas pour recevoir un entrainement puis rentraient en Tunisie ou se rendaient vers d’autres « champs du jihad » comme la Syrie et l’Irak. Le gouvernement de Beji Caid Essebsi a évité d’entrer en conflit avec les salafistes, peut-être à cause de la faiblesse de l’Etat ou pour des considérations d’avenir. Le président actuel porte donc la responsabilité politique et morale du renforcement des mouvements jihadistes en Tunisie. En ce qui concerne d’autre part le chef du mouvement al-Nahda, le sujet paraît plus gênant. Son parti a gouverné le pays pendant deux ans qui sont considérés comme l’âge d’or des courants salafo-jihadistes. Le gouvernement n’a rien fait pour arrêter la prise en main des mosquées par les salafistes (3). Il ne s’est pas opposé sérieusement à leurs tentatives d’agresser les intellectuels, les artistes et les syndicalistes. Il les a autorisés à faire venir en Tunisie les missionnaires et les cheiks arabes les plus extrémistes. Il les a autorisés à dresser des camps et des réunions de propagande qui jetaient l’anathème sur la majorité des Tunisiens. Sous la gouvernance d’al-Nahda, les courants jihadistes ont infiltré les mosquées, les organisations éducatives, les quartiers populaires, les secteurs les plus marginalisés, ce qui leur a permis d’attirer des milliers et des milliers de citoyens, surtout les plus jeunes d’entre eux. Toutes les fois que l’opposition dénonçait l’adoubement des salafistes par le gouvernement, les islamistes [d’al Nahda] rétorquaient qu’ils permettaient au pays d’éviter d’entrer dans des affrontements violents et qu’ils garantissaient ainsi la liberté d’expression à tous les citoyens. Chaque fois que les médias publiaient des enquêtes sur l’entraînement aux armes de combattants dans différentes régions du pays, le gouvernement le niait et considérait les enquêtes comme fabriquées. A un point tel que le ministre islamiste de l’intérieur, Ali al-‘Arîd, avait déclaré qu’il n’y avait personne qui s’entraînait au port d’armes en Tunisie, et que, tout au plus, il y avait des jeunes qui allaient à la montagne pour pratiquer du sport. A cause de son obédience idéologique islamique, le mouvement al-Nahda soutenait manifestement tout parti susceptible de collaborer à la chute des anciens régimes en Libye et en Syrie et d’ouvrir la voie du pouvoir aux Frères Musulmans.

Les années de gouvernance d’al-Nahda ne furent pas seulement un âge d’or pour attirer les jeunes vers le courant jihadiste mais aussi une saison de migration vers les « zones sous tension », car il est impossible que des milliers de jeunes connus pour leur adhésion idéologique voyagent, au cours de périodes rapprochées, sans que cela ne soit remarqué par les autorités. La plupart des combattants tunisiens sont sortis par des voies terrestres et par des aéroports avec leurs passeports. Ils se sont dirigés, en plein jour, vers la Libye ou vers la Turquie (portail de la Syrie). Par milliers, des familles tunisiennes se sont affligées de voir leurs enfants se transformer, du jour au lendemain, d’élèves, d’étudiants, de pères de famille qu’ils étaient, en combattants porteurs de prénoms et de patronymes bizarres et séjournant dans des pays lointains à des milliers de kilomètres de leur ville et de leur village d’origine. Malgré les efforts déployés par la presse, par l’opposition et par la société civile pour obliger le gouvernement à stopper ce saignement, celui-ci est toujours resté dans le déni de l’existence de filières et du financement des jeunes salafistes.

Les plus grands soutiens au retour des combattants tunisiens en Tunisie sont ceux qui portent une grande part de responsabilité pour avoir ouvert le pays aux courants extrémistes et pour les avoir laissé distiller leur poison.

Qui sont ces « revenants » ?

Le départ de Tunisiens pour combattre dans d’autres pays n’est pas un fait nouveau, même si les destinations et les orientations ont changé d’une génération à une autre. Il y a ceux qui ont participé aux guerres arabes depuis 1948 contre l’entité sioniste. Il y a ceux qui ont adhéré à la résistance palestinienne (Front Populaire surtout) dans les années 60 et 70 du siècle dernier. La majorité des premières générations adhéraient à l’arabisme ou étaient de gauche. Depuis le milieu des années 80, les courants wahhabites jihadistes commencèrent à attirer les Tunisiens. Certains partirent en Afghanistan pour le libérer des « soviétiques athées », d’autres vers les Balkans et la Tchétchénie « en soutien à leurs frères musulmans » (la plupart des guerres étaient sous l’égide de l’OTAN !). La majorité de la première génération de jihadistes était issue de milieux pauvres et d’un niveau éducatif bas. Avec l’occupation de l’Irak est apparue une deuxième génération d’émigrants jihadistes tunisiens. Cette génération se distingue par sa pugnacité et son niveau scientifique et social plus élevé que la génération qui l’a précédée. Après l’intifada de 2011, une troisième génération de combattants a vu le jour : un mélange étonnant, difficile à ranger dans un seul panier. Il n’est plus possible de déterminer un « profil » type du jihadiste tunisien. Nous trouvons aujourd’hui des ingénieurs, des médecins, un chanteur de rap, d’anciens prisonniers et des chômeurs qui combattent côte à côte sous la bannière de « l’Etat Islamique ». Pour comprendre l’étendue de la difficulté à saisir le « paysage » jihadiste tunisien, nous citons quelques chiffres émis par une étude diligentée par « le Centre tunisien de la recherche et des études autour du terrorisme », publiée en octobre 2016 sous le titre « Le terrorisme en Tunisie à travers les dossiers judiciaires ». Les chercheurs se sont fondés sur les déclarations d’environ mille personnes impliquées dans des affaires de terrorisme. Selon cette étude, 40% des prévenus ont un niveau d’enseignement universitaire, approximativement le même pourcentage ont un niveau d’enseignement secondaire. Sur les tranches d’âge, les 25-28 ans viennent en tête dans une proportion dépassant les 28%, suivie des 30-34 ans à 25% puis des 18-24 ans à 22%. Le pourcentage diminue naturellement pour les plus âgés des jihadistes. Les 90% inclus dans l’étude ont un travail : ouvriers, paysans, professions libérales, artisans, enseignants, employés des secteurs public et privé, membres des services de sécurité, cadres supérieurs. Mais les simples ouvriers représentent le pourcentage le plus élevé soit 45% de l’ensemble des personnes étudiées. Parmi les prévenus, 8,8% appartiennent à la strate des élèves et étudiants. La frange des « plus extrémistes » concerne les hommes de religion : leur présence dans les rangs des mouvements jihadistes ne dépasse pas 0,85% (4). Les quartiers populaires qui entourent Tunis, la capitale, sont le premier réservoir de jihadistes à 32%, puis la wilayat de Sidi Bouzid, le berceau de la révolte tunisienne, à 14,4%. Il y a aussi une grande diversification dans les moyens employés pour attirer les jeunes et les influencer : en premier lieu les livres pour 43,34%, puis les contacts personnels pour 37%, suivis par internet, 11,11% et les médias traditionnels, 3% (5).

Ces chiffres ne permettent pas de tracer avec précision le profil du « terroriste tunisien », même s’ils démontrent qu’une partie importante des enrôlés dans les groupes jihadistes proviennent de régions et de classes pauvres. Mais cette donnée n’est plus déterminante. Il est vrai que beaucoup sont poussés vers les groupes jihadistes par le désespoir et la pauvreté et que beaucoup d’entre eux ont des femmes et des enfants, des affaires, des diplômes universitaires et même des fortunes. Les facteurs contractuels et idéologiques ont le plus d’influence d’autant que d’importantes possibilités financières sont consacrées à la propagande et à la militarisation. L’influence d’internet et des réseaux sociaux devient très importante et ne cesse de s’intensifier.

Conclusion

Les jihadistes tunisiens peuvent rentrer ou ne pas rentrer au pays. Le débat se poursuit à ce jour malgré le fait que nous n’avons pas entendu qui que ce soit exprimer son désir de rentrer. Dans tous les cas, la question du terrorisme en Tunisie a des ramifications et ne peut être résolue par voie sécuritaire. Le problème est lié à un phénomène intercontinental et international et ne peut être traité uniquement localement. Il est difficile aujourd’hui de comprendre les motifs qui transforment un jeune normal en un sabreur chez Daech car il est de courte vue de réduire le phénomène à telle ou telle classe sociale. Peut-être vivons-nous au temps des « bêtes féroces » de Gramsci (6), celles qui naissent entre obscurité et lumière !.

Traduit de l’arabe par

Bernard Dick

(1) L’auteur fait allusion aux combattants musulmans arabes, dont des Tunisiens, partis pour la première guerre afghane contre l’URSS. De là leur nom d’« Afghans arabes ».

(2) L’Union Européenne est vraiment généreuse ! Ne peut-elle pas commencer par financer ses propres problèmes sur le même sujet ?

(3) Comme cela se passe en France.

(4) Les religieux sont les recruteurs : ils envoient les autres tuer et se faire tuer. Ils gardent ainsi les mains pures…Ils continuent à profiter de la vie pendant que les autres seront morts ou en prison.

(5) Les chiffres sont empruntés au site Inkyfada de la presse d’investigation.

(6) Antonio Gramsci (1891-1937), philosophe et homme politique communiste italien.

Au 11/02/2017 : nombre d’attaques terroristes islamiques mortelles :

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