Twist again à Moscou, Washington, Riyad et Téhéran

Publié le 5 janvier 2016 - par - 5 commentaires - 749 vues
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ambassadeLe conflit millénaire entre Chiites et Sunnites vient une fois de plus exacerber les tensions au Moyen-Orient. Après l’exécution d’un dignitaire chiite saoudien, Nimr Baqr Al Nimr, la rupture des relations diplomatiques entre Téhéran et Riyad, suivies de près par celles de Bahreïn et du Soudan avec le régime iranien, menacent de mettre en péril les efforts diplomatiques parvenus à réunir à Vienne, au mois d’octobre 2015, Iran, Arabie saoudite, Américains et Russes dans le cadre de pourparlers dédiés à l’organisation d’une transition démocratique en Syrie. Or, la signature en juillet 2015 sur le nucléaire iranien ne contenait-elle pas déjà en germe l’escalade de tensions religieuses latentes ? Autrement dit, n’était-il pas prévisible que l’Arabie saoudite se venge de l’ancien partenaire américain, appréhendé par la monarchie Al Saoud comme le traître passé à l’ennemi dans un contexte de crise financière majeure du pays ? En effet, selon un récent rapport du FMI, les réserves de la trésorerie de l’Arabie saoudite objectivent une diminution particulière inquiétante, augurant une récession possible à l’échéance de 5 ans si des mesures de réduction drastiques des dépenses ne sont pas rapidement engagées.
En réalité, dès le début de son second mandat, le président américain avait placé tous ses efforts dans l’obtention d’un accord sur le nucléaire iranien, lequel eût clos vingt-cinq années de rupture diplomatique américano-iranienne tout en présentant l’avantage de favoriser l’émergence de partenariats économiques particulièrement appréciables. De manière officielle, Barak Obama avait annoncé gager sur la « composition à terme d’un nouvel équilibre des forces entre l’Arabie saoudite et l’Iran », lesquels s’étaient jetés dans un affrontement par pays interposés dans une région en plein embrasement à la faveur du printemps syrien. Ainsi avait-on laissé entendre à Washington que « ces deux forces se neutralisant à terme », l’Iran allait devenir un acteur responsable quant à ses projets de fabrication de l’arme nucléaire.

Or, de source plus officieuse, ce calcul était né du mécontentement de l’Administration américaine elle-même, laquelle avait commencé à s’interroger depuis quelques temps sur l’opportunité d’un financement de la monarchie wahhabite, long de plus d’une trentaine d’années. Qu’est-ce à dire ? Lancés dans le redressement économique du pays par l’exploitation des pétroles et gaz de schistes, les États-Unis ne venaient-ils pas de s’affranchir définitivement de leur dépendance énergétique vis-à-vis des royaumes sunnites ? Mais surtout, les Américains n’avaient-ils pas obtenu la confirmation ou certaines évidences du financement de l’État Islamique par de riches familles proches du pouvoir saoudien, lequel le finançait peut-être directement par le truchement de canaux occultes impossibles à comptabiliser ? En outre, les États-Unis avaient enfin semblé tirer les leçons d’un financement précipité opéré par la CIA de mouvements terroristes autrement autoproclamés « rebelles » et opposés à Bachar Al Assad, ce depuis le commencement du soulèvement populaire en Syrie fin mars 2011.

Or, à l’épreuve du temps, le service d’intelligence s’était-il montré capable de maîtriser les membres de ces groupuscules hétéroclites tantôt d’obédience chiite, mais tantôt sunnite ? Et quoique tous se fussent prétendus fermement déterminés à chasser le dictateur, quelle confiance pouvait-on accorder à cet agrégat appelé « armée syrienne libre » ? Que penser de sa capacité à la fourberie afin d’apparaître un partenaire local privilégié de la Coalition, dans la perspective de l’élaboration d’un processus de transition démocratique ? Qui était le véritable allié ? Qui était l’ennemi ? Tous ces éléments avaient justifié le refus du Congrès américain puis celui du parlement britannique de répondre favorablement à la proposition de représailles avancée par François Hollande en août 2013, après que celui-ci eût obtenu la certitude « d’une ligne rouge » franchie par Bachar Al Assad, lequel avait été accusé d’une attaque au gaz neurotoxique ayant principalement frappé la Ghouta de Damas ; région largement tenue par la rébellion.

Quatorze mois de frappes sporadiques démontrant le peu de volonté de la Coalition de régler le conflit syrien avaient permis à l’État Islamique d’étendre son territoire (à cheval sur l’Irak et la Syrie) et de le laisser s’enrichir des ventes notamment de pétrole, lequel transitait en toute impunité par la frontière poreuse avec la Turquie à la faveur d’une duplicité du président Erdogan. Si nous pouvons reconnaître un avantage à l’État Islamique, c’est celui d’avoir absolument brouillé les traditionnelles alliances et zones d’influence au Moyen-Orient. La Turquie n’était-elle pas un membre intégré au commandement de l’OTAN ? L’absence de convergence des politiques sécuritaires européennes, conjuguées à la frivolité américaine après les chaos engendrés en Afghanistan et en Irak, devaient logiquement aboutir à une vague d’immigration massive de populations fuyant les zones de conflits. Et oubliera-t-on le désastre libyen provoqué par la brillante intervention française en 2011, laquelle avait précipité la mort d’un dictateur et favorisé l’implantation de l’État Islamique ou de groupes terroristes lui ayant prêté allégeance ?

Or, la récente escalade des tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran sur le fond de guerre fratricide par pays interposés vient encore fragiliser la possibilité d’un règlement du conflit syrien par la voie diplomatique. Récemment rendue acquéreur de rafales intelligemment vendus par la France, l’Arabie saoudite livre actuellement une bataille sanglante contre les minorités chiites au Yémen. Par ailleurs, quelles garanties avons-nous que la monarchie wahhabite a effectivement cessé de financer l’État Islamique en Syrie et en Irak ? Quant à la République islamique iranienne, sous l’impulsion russe, celle-ci a déployé sur le sol syrien des Gardiens de la révolution iranienne secondés par des milices du Hezbollah chiite libanais. Et qu’en est-il de la Coalition ? Après s’être farouchement opposés sur l’absurde question faisant du départ de Bachar Al Assad l’indispensable « préalable » à toute action conjointe des forces aériennes de la Coalition avec la puissance russe, après que notre Président eût été une fois de plus roulé dans la farine en contredisant la teneur du discours prononcé devant l’ONU, objectivant l’absence radicale du poids de la diplomatie française, la remarquable efficacité des frappes des Soukhoï a finalement contraint les États-Unis à accepter une « coordination » des actions.

Vingt-cinq années après la chute de l’Union soviétique, la Russie est plus que jamais revenue au centre des enjeux géostratégiques planétaires et depuis l’escalade des tensions irano-saoudiennes, c’est non sans une certaine jubilation que Vladimir Poutine se propose à nouveau comme le médiateur ou « l’intermédiaire » incontournable à une résolution de la crise.

Toutefois, si nous avons admis la part inestimable du financement de l’état Islamique par Riyad, que vient nous apprendre l’attaque du Hezbollah ce lundi, au passage d’une patrouille de l’armée israélienne à la frontière avec le Liban ? N’est-elle qu’un acte isolé de représailles en réaction à un raid israélien ciblé dans la région de Damas, lequel avait entraîné la mort de Samir Kuntar, une figure notoire du mouvement chiite ? Pourtant, en mars puis en octobre 2015, la milice chiite avait déjà attaqué des véhicules blindés israéliens sans raison. Et que penser de la dernière allocution du chef charismatique de l’État Islamique, lequel y condamne vivement les musulmans du monde pour leur manque d’implication dans la cause de leurs frères palestiniens et « promet de faire de la Palestine un cimetière pour les Juifs » ? Qu’est-ce à dire ? Al Baghdadi tente-t-il d’affermir sa position dans les territoires palestiniens en soulevant ses populations ? Par ailleurs, essaie-t-il d’enrôler de nouveaux combattants venus d’Occident par l’exploitation d’une cause largement populaire en Europe ? La réponse affirmative aux deux questions est évidente. Oui, mais alors, cela ne signifierait-il pas que celui-ci dispose à la fois d’un soutien de l’Arabie saoudite et de celui de l’Iran, puisque le Hezbollah est une création iranienne née dans les années 70 ? Lorsque l’on vous dit qu’il est crucial de défendre la seule démocratie du Moyen-Orient, il doit sans doute y avoir quelques raisons sérieuses.

L’État d’Israël serait-il le seul à avoir un regard lucide sur un monde musulman en crise interne, menaçant de précipiter le monde dans un chaos apocalyptique ? N’est-ce pas ce que prédit le livre sacré ? Or, que fait la diplomatie française, laquelle s’illustre par son silence depuis la rupture des relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite ? Celui-ci serait-il l’aveu d’un malaise généré par des liens inconséquents avec les deux pays ? La grandeur de la France ne saurait se prostituer sur l’autel de mauvaises alliances, fussent-elles économiques.
Savoir choisir ses alliés, c’est savoir gouverner.

Mylene Doublet-O’Kane

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Notifiez de
Herbert Sogno

Article très intéressant et même fortement instructif, plein de bonnes questions qui contiennent leur réponse et mériterait plus de lecteurs. Je suis à fond pour Israël, qui est loin d’être au bout de ses peines et a intérêt à rester sur ses gardes, mais sans se faire remarquer car c’est dans l’hostilité à son égard et presqu’uniquement là que les frères ennemis de l’islam sont prêts à s’entendre.

Pivoine

« Savoir choisir ses alliés, c’est savoir gouverner. »
Là est justement le problème ! En mai 2012, la majorité des Français votants a élu un simplet à la tête de l’Etat. Il ne faut donc rien en attendre !

Pénélope

Sami Kuntur, le boucher sanguinaire tueur d’enfants innocents, n’a pas été tué par l’armée Israëlienne. Mais qu’importe, cette bête humaine a disparu de la surface de la terre et c’est tant mieux. Bravo pour votre vision claire et nette dans ce monde pourri jusqu’à la moëlle.

BALT

Remarquable article de Mylène Doublet-O’Kane dans lequel j’ai cru comprendre
entre autres, que dans ce monde si compliqué, il fallait avoir avoir une vision à long terme et non pas des intérêts immédiats et que pour l’instant la seule puissance à le faire est la Russie. Merci Madame.