Un commissaire européen s'oppose à toute législation contre la burqa

La burqa n’a pas fini de faire parler d’elle, parce qu’elle ne parle jamais que de la liberté. En effet, les femmes qui soutiennent le port de la burqa en appellent à se libérer des impuretés de ce monde, et ceux qui condamnent cet accoutrement en appellent à se libérer de tous les carcans. Ne soyons donc pas étonnés que Thomas Hammarberg, Commissaire aux Droits de l’Homme, ait invoqué à son tour le problème de la liberté, suite à la loi du 23 juillet 2011 dirigée contre les femmes qui portent la burqa en Belgique : «Sanctionner les femmes qui portent la burqa ne les libèrera pas» – a-t-il déclaré.

Thomas Hammarberg a raison, certes, mais pas pour les raisons que l’on croit !

Il a raison, en effet, non parce que la burqa serait une prison que l’Occident aurait pour mission de vider de ses occupants, mais parce qu’on ne saurait libérer ceux qui sont convaincus d’être libres : ni Socrate, ni le Christ, ni Gandhi ne se sont dits prisonniers dans leurs chaînes ! Les femmes qui revendiquent le droit de porter la burqa sont persuadées d’accomplir l’acte libre par excellence, parce qu’elles se rapprochent de la pureté que le «Seigneur des mondes» exige d’elles. Elles sont, à ce titre, semblables à toute personne qu’habite une idée de la liberté dont l’origine est le Transcendant. Or, le Transcendant est liberté absolue. Si donc je procède du Transcendant, je ne peux qu’être absolument libre !

Mais il y a plus dans la phrase de Thomas Hammarberg. Car dire que «sanctionner les femmes qui portent la burqa ne les libèrera pas», c’est dire que ces femmes-là ne sont pas libres, ou encore que l’intégrisme musulman est une aliénation. Qu’attend alors notre Commissaire aux Droits de l’Homme pour agir contre cela ? S’«il ne fait pas de doute que le statut de la femme dans certains groupes religieux est un problème grave qu’il ne faut pas éluder» – assure-t-il lui-même– pourquoi utilise-t-il artifices et faux-fuyants dès qu’il s’agit de la burqa ? Si la burqa n’est qu’un «symptôme», ne convient-il pas de s’attaquer à la maladie ? Comment se targuer de réagir «fortement contre les régimes qui imposent aux femmes le port du voile intégral», si l’on n’est pas capable d’en imposer l’interdiction dans les régimes démocratiques ?

Qu’est-ce qui mine «l’esprit de tolérance en Europe» : les préjugés à l’égard des musulmans, ou les préjugés qu’ont certains musulmans à notre égard ? Qui s’ouvre à l’autre : celui qui va vers lui à visage découvert, ou celui qui s’avance masqué ? N’est-ce pas se couper de l’espace public que d’y apparaître humainement invisible ? L’intersubjectivité n’implique-t-elle pas la convivialité ?

En fait, la fonction de Commissaire aux Droits de l’Homme condamne son représentant à n’avoir qu’une vision confortable de l’Homme, qui, comme telle, dispense des douleurs de l’intelligence. Car si l’intelligence est capable de reconnaître que le port de la burqa «est une mesure foncièrement répressive et inacceptable», elle se doit de ne pas l’accepter. Or, ne pas l’«accepter», c’est la «refuser». Ce n’est pas moi qui le dis : c’est le Petit Robert !

Difficile ? Sûrement, puisque les hommes sont animés de valeurs antagonistes ! Impossible ? Sûrement pas, pour peu que nous sachions ce que nous voulons ! Car de deux choses l’une : ou nous voulons l’Europe des Droits de Dieu, ou nous voulons l’Europe des Droits de l’Homme. Si nous voulons l’Europe des Droits de Dieu, parlons comme Thomas Hammarberg ! Si nous voulons l’Europe des Droits de l’Homme, défendons-la, non pas en libérant les femmes qui portent la burqa, mais en la libérant d’abord des voiles et des burqas !

Maurice Vidal

Extraits du discours de Thomas Hammarberg

       Le 20 juillet 2011

niqabL’islamophobie et les préjugés à l’encontre des musulmans continuent de miner l’esprit de tolérance en Europe. Le débat sur l’interdiction de la burqa et du niqab dans les lieux publics en est l’un des symptômes. Avec la nouvelle loi qui entrera en vigueur en Belgique le samedi 23 juillet, les femmes qui portent ce type de vêtements seront passibles d’une amende et d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à sept jours.[…]

Des voix fortes s’élèvent pour exiger le même type d’approche dans des pays comme l’Autriche, le Danemark, les Pays-Bas et la Suisse. Dans le nord de l’Italie, une vieille loi anti-terroriste qui interdit, pour des raisons de sécurité, de se couvrir complètement le visage a même été utilisée par certaines collectivités locales contre des femmes qui portaient le voile intégral. […]

Il est au contraire plus probable que ces lois – très clairement dirigées contre les adeptes d’une religion – stigmatiseront encore davantage ces femmes et les couperont encore plus de l’ensemble de la société. À interdire l’accès d’établissements publics comme les hôpitaux ou les administrations gouvernementales aux femmes qui portent la burqa ou le niqab, le risque est qu’elles finissent par s’exclure complètement de ces lieux. Ce n’est pas ce qu’on peut appeler une libération. […]

libération

Concrètement, il se pourrait fort bien que cette interdiction constitue une violation des normes européennes des droits de l’homme et en particulier du droit au respect de la vie privée et de l’identité personnelle. En principe, l’Etat devrait s’abstenir de légiférer sur la manière dont les gens s’habillent. […]

Faire, comme on l’a fait, des pratiques vestimentaires d’un petit nombre de femmes un problème central nécessitant d’urgence débats et initiatives législatives, c’est tristement capituler face aux préjugés des xénophobes. […]

Les débats sur la burqa et le niqab ont fait diversion en détournant l’attention des problèmes beaucoup plus profonds que posent les tensions et les fossés entre les cultures. Au lieu d’encourager ce discours malencontreux, les responsables politiques et les gouvernements feraient mieux de lutter plus énergiquement contre les crimes de haine et la discrimination à l’encontre des minorités.

Source : The Council of Europe Commissioner’s Human Rights Comment

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