« Un juif impossible », un livre de mon impossible frère

Jean-Moïse Braitberg, mon frère cadet, vient de publier chez Fayard un ouvrage qui n’est ni une autobiographie, ni un roman, ni un essai, ni un pamphlet propagandiste mais tient un peu des quatre au nom de sa religion personnelle, une religion qui guide tous ses écrits et prises de position : celle de l’égocentrisme vaniteux. Tourmenté par ses origines et l’angoisse existentielle inhérente à l’humanité, ses vociférations reposent essentiellement sur deux piliers : la haine de sa part non juive et la haine des femmes.
Il a trouvé dans la mouvance antisémitisioniste (1) un vecteur et des lecteurs qu’il entend bien choyer et fidéliser au détriment d’une déontologie élémentaire et de l’honnêteté intellectuelle.
La déontologie élémentaire consiste à citer ses sources quand on recopie des pages entières d’un ouvrage dont on n’est pas l’auteur, à demander l’autorisation de publier une photo de famille et livrer les noms de personnes réelles. C’est bas, lâche et méprisable, d’autant plus méprisable que s’il nomme explicitement les membres de sa famille, il n’ose pas le faire lorsqu’il s’agit de Maitre Leclerc par crainte de représailles judiciaires ou de son professeur Jacques Ellul à l’IEP de Bordeaux car il n’est pas une référence recommandable idéologiquement ayant osé critiquer le totalitarisme musulman.
Quant à la photo de couverture qui représente notre famille dont une cousine encore en vie, sans l’avoir consultée ni les autres membres de la famille concernés, sa reproduction désintègre totalement l’image d’humaniste, de non violent, de tolérant et de sincérité que l’auteur, franc mac et fier de l’être, voudrait se donner.
L’honnêteté intellectuelle consiste à respecter la réalité des faits que l’on prétend restituer, à ne pas calomnier sa famille dans le but de justifier une position idéologique antisémitisioniste et à avoir le courage de ses opinions sans se cacher derrière une falsification opportuniste de faits réels.
Ce que JMB n’avait pas dit dans sa lettre ouverte publiée dans Le Monde et que son éditeur ne précise pas, c’est qu’il a été pendant plusieurs années membre actif et trésorier de l’UJFP dont il partage toujours l’idéologie que l’on retrouve dans son roman. L’antisémitisionisme fait vivre les journaux et les éditeurs qui surfent sur la vague car il rapporte gros en conformité, en notoriété, en considération et en pognon.
Fayard ne saurait être plus clair dans la présentation du livre et on comprend tout de suite à quel public il entend fourguer ce « Juif impossible » : Son cœur déborde d’un sentiment en voie de disparition dans nos sociétés engoncées dans le politiquement et le médiatiquement corrects: l’indignation. Elle est à son comble lorsque l’Etat écrase Gaza sous les bombes tout en se protégeant de la réprobation morale derrière la mémoire de la Shoah. L’écrivain adresse alors une lettre ouverte au président israélien pour que soit effacé du mémorial de Yad Vashem le nom de son grand-père. Il ne supporte plus qu’un Etat ni pire ni meilleur qu’un autre s’autoproclame concessionnaire exclusif de la mémoire d’un crime commis contre l’humanité tout entière. Cette lettre suscitera des réactions dans le monde entier. Plus de huit mille pages lui sont consacrées sur Internet.
La libraire Arthème Fayard qui a fait connaître les œuvres de Maurras, Napoléon et Hitler a décidé d’exploiter le filon de l’antisémitisionisme puisque qu’elle est aussi l’heureux éditeur de « Comment le peule juif fut inventé » de Shlomo Sand, un cheval qui marche bien.
Il se trouve que je suis la sœur puinée de l’auteur, que je ne partage pas ses opinions, que je désapprouve ses prises de position publiques et que je n’aurais jamais lu cet ouvrage si je n’avais été alertée par un membre de ma famille scandalisé par les calomnies qu’il contient. Je n’ai ni l’envie, ni le besoin de régler des comptes avec mon frère mais je me sens contrainte de rétablir les faits, tout particulièrement de restituer sa dignité à mon père disparu, un homme particulièrement bon, généreux, subtil, sincère, clairvoyant, tolérant et ouvert.
Il se trouve également que je me suis personnellement engagée contre l’antisémitisionisme et que je suis en position d’en démonter les mécanismes accumulés dans ce livre, puisque j’ai été témoin et actrice des « faits » rapportés qui ont été détournés sans scrupule pour les réduire à l’équation de la propagande antisémitisioniste.
En apprenant la publication de « un juif impossible », je me demandais s’il s’agissait d’une fiction littéraire ou d’une autobiographie. Je découvre qu’il s’agit d’un mélange malhonnête des deux où la plupart des protagonistes, dont nombreux sont en vie, sont appelés par leur nom véritable mais dépeints avec toute la subjectivité dont l’auteur se targue de fait mais qui porte une grave atteinte à la dignité et l’intégrité des personnes en cause. La duplicité et la malhonnêteté sont une constante chez l’auteur qui l’a déjà utilisée à des fins de démonstration idéologique dans son premier roman et dans sa tristement célèbre lettre ouverte à Shimon Peres : « Je vous demande d’accéder à ma demande, monsieur le président, parce que ce qui s’est passé à Gaza, et plus généralement, le sort fait au peuple arabe de Palestine depuis soixante ans, disqualifie à mes yeux Israël comme centre de la mémoire du mal fait aux juifs, et donc à l’humanité tout entière…Alors, s’il vous plaît, retirez le nom de mon grand-père du sanctuaire dédié à la cruauté faite aux juifs afin qu’il ne justifie plus celle faite aux Palestiniens ». (Lettre ouverte publiée dans le monde le 28 janvier 2009 à laquelle j’avais répondu dans RL)
Dans « Un juif impossible » , JMB rappelle p. 142 l’écrit qui avait choqué et peiné sa famille pour dire le bien que cela lui a fait : « …ce cercueil mémoriel, peut-être en suis-je enfin sorti ce jour de février 2009 quand, révolté par le malheur sans cesse renouvelé que l’on impose aux hommes au nom d’un devoir de mémoire dicté par la peur des fantômes, je proposai au journal Le Monde une lettre ouverte… »…p. 143 « Mais ce sont des criminels, ceux qui veulent enfouir le présent dans le grand cimetière de l’Histoire. Et pourquoi devrais-je les croire, moi, le maître de ma mémoire, puisque j’ai décidé que personne n’avait existé avant moi ? »
Alors, si personne n’a existé avant toi, JMB, pourquoi t’appropries-tu la mémoire de ton grand-père Moshé, de ta grand-mère Nacha, de ton père Jacques et de ton oncle Léon et de tous les autres membres de ta famille paternelle décimée par les nazis si ce n’est pour en faire les complices des massacreurs de palestiniens qui, selon tes convictions et celles de tes amis antisémitisionistes, s’abritent derrière « le grand cimetière de l’Histoire », derrière Yad Vashem pour accomplir leurs crimes anti-palestiniens en toute bonne conscience ?
JMB a l’indignation sélective : l’antisémitisme vivace qui rampe derrière l’antisionisme ne le dérange pas, il fait corps avec l’indignation politiquement correcte des associations et organisations pro palestiniennes et reprend leurs arguments dans des raccourcis faciles entre le comportement et les propos –manipulés pour la cause- de sa famille juive et celui d’Israël. Par exemple, l’oncle est qualifié de « tortionnaire » : à son retour de Buchenwald Pour complaire à l’allégorie du juif israélien devenu après la shoah « tortionnaire » des palestiniens. Une antienne de JMB et des antisémitisionistes.
Or l’oncle Léon n’a jamais rien eu d’un tortionnaire, c’était un homme perturbé, détraqué par la guerre avec ses horreurs et ses conséquences, la perte de sa famille et son exil forcé. La scène que JMB relate, je m’en souviens parfaitement puisque j’avais 4 ans de plus que lui et que j’en connaissais les causes. Notre sœur aînée avait volé l’argent que notre grand père ramenait de la quête dominicale au temple pour s’acheter une pleine petite valise de bijoux fantaisie, ce qui représentait une petite fortune à l’époque. Les bijoux ayant été découverts, l’oncle Léon l’avait attachée au pied de l’escalier et la menaçant de sa ceinture et du concours de la Gestapo (sic), lui enjoignait de dire où elle avait trouvé l’argent. La scène était dramatique et tout le monde criait et pleurait, mais je ne me souviens pas qu’elle ait été fouettée. Il faut rappeler que, dans les années 50, les châtiments corporels étaient communs et que le vol était sévèrement puni, condamné et honni. Dans ce contexte, ma sœur ainée avait été maltraitée mais pas torturée. Mon père, présent était atterrée surtout parce qu’il découvrait que sa fille ainée était une voleuse et qu’il se demandait d’où venait l’argent. Son frère aîné vénéré ayant pris les choses en main, il laissait faire mais je suis persuadée que si les choses avaient dégénéré, il serait intervenu malgré sa soumission réelle à son grand frère qui l’avait élevé et à mon grand-père qui l’avait accueilli et protégé des nazis et leurs collabos.
Cette soumission qui est loin de s’apparenter à la lâcheté que JMB lui prête était la résultante de la longue absence de son père mobilisé par les Russes sur le front de Crimée, absent à sa naissance et réapparaissant malade, usé et fatigué quatre années plus tard. Le petit Jacques avait vu d’un mauvais œil, selon ses propres dires, l’arrivée au foyer de ce vieillard étranger, incapable et irascible qui disait être son papa.
Il est exact, comme le décrit JMB que notre père était particulièrement violent avec notre grande sœur qui, par ailleurs, bénéficiait d’une véritable adoration de la part de notre mère et de notre grand-père. Je pense que son irritation puisait sa source dans bien d’autres motifs que le dégout et la culpabilité d’avoir « engrossé » une goy et d’avoir été soi-disant contraint de l’épouser. Marthe était voleuse, menteuse, prétentieuse, hautaine et donneuse de leçons. Elle bénéficiait d’une extraordinaire indulgence de la part de sa mère et de son grand-père. Jacques était le seul à rétablir un certain équilibre par sa sévérité car il était respectueux de la justice et de l’honnêteté. De plus, comme tout père, il ne pouvait pas admettre que sa fille de 15 ans fit le mur pour fricoter avec des garçons ou les recevoir dans sa chambre. Un soir, alors que je rentrais avec mon père d’une réunion du PSU, nous vîmes accroché au mur un homme qui tentait de rentrer par la fenêtre …Je courus prévenir ma sœur qui dormait tandis que mon père appelait la police. J’avais reconnu Éric, le parachutiste que JMB évoque dans son livre. Ramener les conséquences de cet évènement à de la haine religieuse, à du remord communautariste, est encore une instrumentalisation à des fins idéologiques. Les faits objectifs suffisent à justifier la colère désespérée d’un père, indépendamment de ses origines et de son histoire personnelle.
Dans ses souvenirs, l’écrivain fantasme et dramatise, ressorts ordinaires de la fiction littéraire classique mais dans le cas de ce livre, il y a un parallèle évident entre l’oncle victime des nazis devenu bourreau d’enfant et les juifs victimes de la Shoah devenus bourreaux des palestiniens. Cette association calomnieuse est malhonnête car elle déforme pour l’instrumentaliser un évènement portant atteinte à la mémoire de l’oncle Léon dans le but unique de justifier une position idéologique antisémitisioniste.
L’indignation sélective de JMB s’applique à la critique des religions. S’affirmant athée et anarchiste, il vitupère contre toutes les bondieuseries qui se limitent pour lui au catholicisme, au protestantisme et au judaïsme. Les curés, les rabbins et les pasteurs sont énergiquement envoyés au pilori. Jamais un mot contre l’islam, les mollahs et les imams. Les bouddhistes, les hindouistes, les shintoïstes ou les zoroastriens ne figurent pas dans son panthéon. On dira qu’il n’en a pas rencontré dans son enfance, que ces personnages ne font pas partie de son souvenir. Le problème est que JMB navigue entre passé et présent, réalité et fantasmes, idéologie et information et qu’il y a donc là une incohérence patente et forcément voulue. Il s’agit pour lui de ne pas contrarier les lecteurs islamophiles antisémitisionistes car JMB surfe allègrement sur cette mode idéologique issue de la pseudo-amitié franco-arabe, de la volonté de se distinguer au sein de l’Europe politique en renforçant son alliance avec les pays de la Méditerranée pour contrer l’emprise US, de la peur du terrorisme musulman, de l’attrait des capitaux arabo-musulmans du Golfe pour résoudre la crise et des intérêts de nos entreprises pétrolières.
Le cœur psychologique de l’ouvrage repose sur la colère de l’auteur d’avoir prétendument été déclaré « goy » (non juif) par son juif de père. A partir de ce qu’il ressent comme un rejet, il ne va cesser de chercher des preuves de l’imperfection des juifs comme s’il se disait à lui-même Mais ils se prennent pour qui ces gens là qui n’ont de leçons à donner à personne ? Pour étayer sa démonstration, il déforme toutes les réalités de son enfance et reprend implicitement ou explicitement nombre de préjugés antisémites.
JMB critique à de nombreuses reprises la mémoire de la Shoah, utilisant souvent l’adjectif mémoriel au demeurant rarement utilisé dans le langage courant- et bien qu’il ne reproduise pas la notion de pornographie mémorielle chère à Dieudonné, on comprend bien l’allusion. Le terme de pornographie mémorielle a été employé par Dieudonné en 2005 à Alger à l’occasion d’une conférence de presse pour exprimer l’utilisation politique faite, abusivement selon lui et les antis sionistes, de la Shoah par les juifs et, surtout, les sionistes ou nazisionistes comme on peut le lire sur de nombreux forums Internet.
Pour sa défense, il a prétendu avoir emprunté cette locution à une juive, israélienne et historienne qui l’aurait utilisée dans son ouvrage La nation et la mort. Or cette auteure, Idith Zertal dément que cette expression ait figuré dans la traduction française de son ouvrage, de même dans les éditions en anglais et hébreu.
On ne peut pas lire mémoriel aujourd’hui sans penser à la campagne du « parti antisioniste » de Dieudonné et de ses sorties antisémites. Encore un clin d’œil à la clientèle antisémitisioniste de JMB et de ses éditeurs. Le « mémoriel » obsède JMB : p.148, « lutter contre les forces mémorielles ; p. 151, « la géhenne mémorielle » ; p.154, « …la liste interminable de tous ces morts auxquels je ne pouvais pardonner de m’avoir rendu comptable des battements de mon cœur. » ; p.169 « …Yad Vashem, le saint des saints où est conservée toute la douleur juive afin que les victimes soient pêle-mêle idolâtrées avec leurs bourreaux dans un même culte de la mémoire du mal. » ;
JMB méprise son père juif et lui reproche d’avoir voulu se « mettre à l’abri » de la misère, des nazis, des collabos, de la gestapo et des vichystes en « engrossant » une shiksé, une non-juive. p.208 : Mais où pouvais-je aller pendant la guerre sinon en France, la vraie patrie de IHVH, pour m’y cacher dans le corps d’une femme ? fait-il dire à Jacques. p.209 : La guerre a fait que Jacques a connu ma mère, qu’il s’est dépêché de l’engrosser, et de se faire une situation de gendre qui le mit à l’abri du danger ainsi que du besoin. Cette vision dégradante de l’union de nos parents sort tout droit de la morbidité de JMB. Encore en 2005, ma mère me racontait comment, pianiste, elle avait cherché à rencontrer mon père, violoniste et l’émoi que lui avait procuré le plaisir de l’accompagner dans des romances de Beethoven. Mais, pour les bienfaits de sa cause, JMB cherche à démontrer que, semblable aux juifs israéliens, Un peuple d’élite sûr de lui-même et dominateur comme l’avait dit de Gaulle en 1967, son propre père n’a séduit sa mère que par opportunisme allant jusqu’à rejeter l’enfant merveilleux et unique qu’il est, fruit d’une inconcevable fusion qui ne peut trouver d’existence que dans la malédiction de la « race » de ce père.
Ce fantasme lie toutes les considérations de l’auteur sur sa propre existence. Il souffre, il n’est pas un homme, il n’existe pas parce que son père lui aurait jeté à la figure qu’il n’est pas juif. Et s’il n’est pas juif c’est parce que son père a trompé sa propre descendance en « engrossant » une non juive. p.259 … « mon père m’a empêché d’être juif en me faisant dans le corps d’une non-juive »…
JMB souhaite ainsi démontrer que les juifs sont sans foi ni loi, discriminants et racistes –ce reproche faisant partie de la guerre idéologique contre Israël- puisque même un père dit à son enfant qu’il n’est pas juif. Mais c’est faux. JMB a été élevé dans la religion protestante et il était considéré avant tout comme protestant. Nous avions expérimenté très tôt que nous n’étions juifs que pour les chrétiens jusqu’à ce que nous rencontrions davantage de juifs pratiquants et que nous découvrions que nous étions goy pour les Juifs car, dans la famille de notre père, personne n’a jamais discuté de savoir si nous étions juifs ou pas. Nous y étions parfaitement acceptés. Une de mes cousines a été profondément choquée et peinée lorsque JMB lui a dit qu’il n’était pas juif. De plus, aucun membre de la famille de notre père n’était pratiquant et la judéité y vivait à travers la musique, la littérature, la nourriture et le rappel de certaines fêtes. Mes cousins et cousines américaines ont épousé des chrétiens convertis au judaïsme pour l’occasion et mon petit cousin a épousé une chrétienne. A ma connaissance, toute ma famille paternelle est athée ou l’est devenue après la Shoah. Il y a là instrumentalisation d’intentions faussement attribuées à mon père.
… un jour j’ai appris que je n’étais pas juif. Je devais avoir dans les quatorze ans. … Et, tout à coup, Jacques me dit : « Tu sais, ne t’imagine pas que tu es juif, puisque ta mère ne l’est pas. C’est comme ça chez nous, c’est par la mère que ça se transmet. » Comme dans un film avec de Funès, la DS s’est soudain fendue en deux, nous séparant mon père et moi. Assis à la « place du mort », je poursuivais seul ma route, à toute allure, sans guide. Et depuis, je traverse la vie en roue libre, sans direction et sans repère. Attendant la voix qui me dira « Sois rassuré, tu n’est pas juif mais tu es tout de même un homme. Tu ne fais pas partie du peuple juif, mais le peuple juif fait à jamais partie de toi… p.57 « J’entendais Jacques me dire : « De quoi te mêles-tu, toi qui n’a rien de juif ?… « …J’étais fort étonné qu’un mécréant comme mon père évoque les règles de la religion des juifs pour me rappeler que je ne l’étais pas. »
Il est possible que mon père ait expliqué à mon frère des lois rabbiniques de définition de la judéité dont il n’avait lui-même que faire mais il est peu probable qu’il lui ait dit « ne t’imagine pas que tu es juif », formulation exprimant un rejet propre à déclencher des frustrations. Mon père aimait ses enfants et n’a jamais cherché à les blesser ou leur faire de la peine, contrairement à ma mère qui était perverse. Il était fier d’être juif et aimait partager la culture de ses origines avec joie et générosité. Je peux difficilement l’imaginer sous-entendant : mais pour qui tu te prends, tu n’es même pas juif. Mon père était un homme bon et généreux qui aimait tout le monde, même ses amis polonais qu’il ne confondait pas avec les institutions polonaises qui avaient persécuté les juifs.
Je peux concevoir que, en quête d’identité, l’enfant JMB ait pris une information pour une condamnation, ce qui est concevable au regard d’un imaginaire infantile fertile et pourrait inspirer des pages de littérature. Mais en l’occurrence, il s’agit d’illustrer par l’exemple prétendument vécu un préjugé antisémite sans âge : les Juifs sont élitistes, discriminants, exclusifs et racistes. JMB n’est ni Isaac Bashevis Singer, ni Vladimir Rabi . Il ne produit ni fiction ni philosophie et c’est pour cela que sa duplicité est insupportable.
JMB écrit que son père Jacques aurait engrossé une chrétienne pour se mettre à l’abri des Boches et de la misère. Ce jugement de beauf fut partagé à l’époque par l’entourage de ma mère mais c’est faux, mes parents -séparément- m’ont largement raconté avec force détails quelle fut leur véritable histoire d’amour très romantique. Mais je sais que cette calomnie n’est pas innocente: il y a un parallèle implicite entre le Juif opportuniste et l’injuste accusation faite aujourd’hui aux Beurs d’organiser des trafics de mariages blancs et mariages forcés pour obtenir des papiers….
Parce que l’essentiel de la philosophie démonstrative du zozo réside dans le blanchiment des réalités qui nuisent à sa propagande antisémitisioniste.
JMB revisite la thèse de Shlomo Sand, un gourou de la pensée antisémitisioniste qui a cherché à démontrer qu’il n’y a pas de peuple juif : Jacques détestait la religion mais c’était un vrai yiddischman. Par tous les pores de sa peau, il transpirait l’odeur âcre des réunions de l’Hachomer Atzaïr, la jeune garde des juifs socialistes et sionistes, qui, en Pologne, marchait au pas, foulard rouge sur chemise bleue, et sonnait du clairon lorsque, dans les bois, on hissait le drapeau du futur état juif socialiste de Palestine. Comme en Allemagne à la même époque, où Hitler et les SS encourageaient les sionistes à brandir la bannière à bandes et étoile bleues pour bien montrer qu’ils formaient un peuple distinct de la nation allemande. Normal. Le sionisme est le revers de l’antisémitisme. D’un côté, les antisémites disent aux juifs : « Fichez le camp, vous êtes inassimilables, rentrez chez vous en Palestine ! » De l’autre, les sionistes proclament : « Nous sommes un peuple à part. Nous ne devons pas nous mélanger aux autres. Pour conserver la pureté de notre sang et de nos traditions, respecter pleinement la religion de nos pères, nous devons retourner sur la terre de nos ancêtres. » Mais de quels ancêtres s’agit-il ? Existe-t-il un seul juif au monde pouvant prouver qu’il descend de gens ayant vécu voici deux mille ans en Palestine ? Et quand bien même cela serait, quel droit peut-on fonder sur des morts devenus poussière ? Qui sont nos ancêtres et surtout, que leur doit-on ? Où est écrite la loi proclamant que nous tirerions des droits de personnes qui nous ont précédés en différents pays voici trois cents, trois mille ou trois cent mille ans, ce qui est la même chose puisque la mort abolit le temps et l’espace ?
Oui, mon père était en effet un authentique yiddishman. Il parlait, écrivait et lisait le yiddish couramment et recevait chaque semaine Unser Stimme rédigé en caractères hébraïques. Mais il lisait aussi quotidiennement Le Monde et Sud-ouest auxquels il était abonné. Il écoutait religieusement « les nouvelles » sur France-Inter. L’information était pour lui un élément capital de l’existence, comme elle l’avait été pour son père Moshé qui, aux dires de ses enfants, lisait quotidiennement des journaux en langue russe, polonaise et yiddish.
Mon père était complètement assimilé aux coutumes et usages de la France qu’il adorait mais une partie de son cœur était restée dans la Pologne d’avant-guerre et une autre était attachée à l’Etat d’Israël qu’il soutenait en achetant chaque année des caisses d’oranges et de pamplemousse auprès de la communauté juive de Bordeaux, de la même manière qu’il se réjouissant comme un petit garçon gourmand lorsqu’il se rendait à « Pletzl » (la rue des Rosiers et ses environs) pour acheter des mazots chez Finkelstejn, des harengs marinés et des cornichons au tonneau chez Klappish, de la wichnewka, des gendarmes (saucisson plat fumé) et du halva chez Goldenberg.
Il éprouvait une grande admiration pour ses amis rescapés de la shoah qui avaient créé le kibboutz Gal‘on, un modèle selon lui de partage et de fraternité socialiste. Il n’a toutefois jamais envisagé d’émigrer en Israël. Il aimait la France dont il maitrisait parfaitement la langue malgré son accent et plus tard, il s’adaptera avec bonheur aux Etats-Unis où il rejoindra ses frères survivants de la Shoah.
Membre d’un peuple, d’une communauté, d’un lobby, d’une race, d’une religion ? Mon père ne s’est jamais posé ces questions. Il était né dans une famille juive depuis plusieurs générations, il avait été élevé dans le respect des traditions juives au sein d’une communauté juive, il avait subi toutes les discriminations, les menaces et les persécutions dont étaient victimes les juifs et il rappelait tristement que, si la définition de la judéité était complexe pour certains, elle ne l’avait pas été pour les nazis qui avaient exterminé des gens qui ignoraient eux-mêmes et de bonne foi qu’ils avaient une ascendance juive.
Je fus particulièrement émue le jour où demandant à mon père ce qui l’avait le plus frappé lors de son arrivée à Paris, il me répondit : « La liberté d’aller où je voulais, de ne pas avoir à descendre du trottoir lorsque je croisais des chrétiens, de pouvoir rentrer dans toutes les écoles et les restaurants sans être regardé de travers et menacé d’insultes et de coups … ».
Ce n’est pas que je récuse tout questionnement sur les origines d’une entité, bien au contraire je suis toujours curieuse de connaître l’histoire des gens et des choses et j’apprécie les nombreuses méthodes scientifiques permettant aujourd’hui de remonter aux sources comme dans cet essai historique L’invention d’un paradis, le Périgord . Ce qui me pose problème c’est l’occultation de l’orientation idéologique de ce type de recherche et l’utilisation qui en est faite à des fins de propagande ou de justification de décisions politiques. En l’occurrence l’ouvrage de Shlomo Sand tombait on ne peut mieux dans un contexte où l’impérialisme arabo musulman lance une offensive sans précédent en s’appuyant sur le conflit israélo-palestinien pour galvaniser ses troupes et détourner l’attention de sa mainmise économique sur l’Europe et l’Afrique. Et dans la mesure où Sand a accepté de faire une tournée internationale à l’invitation des organisations pro palestiniennes, il n’est point besoin de s’interroger plus longuement sur ses orientations idéologiques et ses objectifs politiques, le corollaire étant la légitimité du questionnement sur ses réelles qualités d’historien, d’universitaire et de scientifique.
JMB aurait pu prendre exemple sur son judéo-polo-franco-américain de père qui assumait harmonieusement toutes ses identités et, pour ma part, le fait d’être « demie » est une richesse, une source inépuisable de savoir, une opportunité exceptionnelle d’avoir une oreille dans chaque « camp » ainsi que des sensibilités multiples et, ainsi, de me donner les moyens de mieux comprendre et analyser. Je me sens parfaitement en accord avec ma « yiddishkeit », ma « parpailloterie » ainsi qu’avec mon environnement judéo-chrétien et n’éprouve pas le besoins de tuer en moi l’un au profit de l’autre car leur métissage dynamise ma pensée et mes relations avec autrui me permettant d’être une athée éclairée.
Contrairement aux assertions fantasmatiques de JMB sur une soi-disant exclusion du monde juif par son propre père, mon frère a surtout été victime des excès de notre mère, une femme malade-toujours-au-lit-fatiguée, instable, paranoïaque et borderline. Elle était misogyne, se détestant elle-même et a instauré avec ses deux fils une relation incestuelle passionnée dont ils n’ont jamais cessé de tenter vainement de se débarrasser, étouffant de ces encombrantes chaines qui provoquent leur rage et leur violence. Notre mère méprisait notre père et déclenchait régulièrement une crise de paranoïa contre sa famille qu’elle maudissait au point de sombrer dans un délire nazi lorsque mon père et mon oncle tentèrent de libérer mon frère benjamin, Victor, de son emprise démente et malsaine. Elle parlait toujours de mon père en termes péjoratifs : « ton père, le pauvre homme, il n’a pas eu d’éducation… ».
Ma mère était un modèle de l’ambigüité chrétienne vis-à-vis des juifs. Elle était fière d’avoir épousé un juif, fière d’avoir accueilli sa famille rescapée des nazis, heureuse et fière d’avoir caché et sauvé le petit André de l’extermination nazie mais, dans le même temps, elle était jalouse du « peuple élu » et n’a jamais cessé de balancer entre l’amour et la haine vis-à-vis de son époux et de ses semblables. Lorsque mon père fut en fin de vie et impotent, elle le négligea et le maltraita au point que mon oncle, son frère jumeau s’en inquiéta légitimement. Ma mère entra dans une rage folle et un nouveau délire antisémite vis-à-vis d’un beau-frère qui ne faisait que son devoir. JMB semble avoir oublié qu’il fut témoin, en même temps que moi, de cette maltraitance au point d’accuser violemment notre mère de traiter notre père « comme un chien ». Ce détail de sa propre histoire n’eut pas servi la cause de l’antisémitisionisme…
« Un juif impossible » est surtout le récit du drame intérieur d’un homme fragile et souffrant qui, contrairement à d’autres métis qui sont parvenus à faire vivre harmonieusement en eux-mêmes l’héritage de plusieurs origines, a fait de son être un champ de bataille. A ce titre, le conflit intime de JMB est représentatif des déchirures que vivent nombre d’enfants issus de couples mixtes mais aussi de celles de nos jeunes dits « issus de l’immigration » confrontés à des cultures mixtes qu’ils ne parviennent pas à intégrer. Heureusement pour l’humanité, les millions de personnes qui sont issues de mixités ne choisissent pas toutes de détruire et de s’auto détruire. Malheureusement JMB fait partie du groupe de celles qui choisissent la violence et la vengeance, sombrant dans une névrose qui obscurcit leur esprit et obère raisonnement et tolérance. Toute souffrance est respectable mais son instrumentalisation au détriment du bien commun et au profit du profit est intolérable. Les responsables irresponsables et cyniques du journal Le Monde et de la librairie Arthème Fayard qui on publié les écrits douloureux et inconsidérés de mon frère sont les véritables coupables de son entreprise destructrice et auto destructrice. Car mettre du carburant au feu ardent du conflit israélo palestinien et de l’antisémitisionisme ne peut en aucun cas servir la paix. Mais alors, qui et quoi servent Le Monde et Fayard ?
Alice Braitberg
(1) Ce néologisme de ma composition désigne les antisémites qui se cachent derrière les antisionistes sous prétexte de défendre les palestiniens mais qui, en réalité, œuvrent à l’islamisation de la France et au renforcement de l’impérialisme musulman. Je pense que l’on peut débattre du projet sioniste et de son idéologie mais l’idéologie antisioniste contemporaine ne recherche pas le débat, c’est une arme qui ne sert que les intérêts de l’impérialisme musulman en agitant des haines primitives et ancestrales et fait peu de cas de la réelle détresse des Palestiniens.
Jean-Moïse Braitberg. Un juif impossible. Librairie Arthème Fayard, Paris 2009. 397 pages

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