Une fondamentaliste bouddhiste répond à Raphaël Liogier

Publié le 27 juin 2011 - par - 1 207 vues
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Monsieur,

Dans une interview-vidéo parue sur Oumma.com et relayée par Fdesouche.com, vous avez appelé les musulmans à la désobéissance civile, ce qui est inadmissible de la part d’un citoyen. Mais ce n’est pas sur ce point que je vais vous répondre. Je m’arrêterai plus particulièrement sur un passage qui met gravement en cause ma religion, le bouddhisme, laquelle, même si elle n’exerce pas la violence, mérite autant qu’une autre d’être respectée.

Je ne saurais accepter que vous compariez les femmes en burqa à des « fondamentalistes bouddhistes » ; vous écrivez :

« Ces jeunes femmes sont fondamentalistes, mais au sens d’un retour aux fondements, comme il y a des fondamentalistes bouddhistes qui vont se raser le crane et se mettre en robe safran. »

Or, il n’y a aucun rapport entre ces illuminées voulant revenir au Moyen-Age d’une part, et, d’autre part, des bouddhistes en robe safran qui sont tout simplement des moines en habit. Un laïque bouddhiste ne porte aucun accoutrement spécifique et ne cherche pas à se faire remarquer.

Je suis indignée de votre mauvaise foi sur ce point. Je me dispenserai de m’imposer la politesse, ou l’hypocrisie, de faire semblant de croire que vous avez commis une erreur involontaire. En effet, vous êtes professeur d’université  à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, et vous avez même publié un livre sur le bouddhisme  (Le Bouddhisme mondialisé, Ellipses).

Vous pouvez m’appeler une fondamentaliste bouddhiste, car je suis particulièrement attachée aux textes fondamentaux attribués au Bouddha historique et recueillis dans le Canon Pâli. Marqué par une forte influence grecque reçue à la suite des conquêtes d’Alexandre le Grand, le bouddhisme des origines insiste sur la tolérance et la liberté de conscience. Les extraits ci-dessous vous montreront qu’aucune confusion n’est possible avec les délires Moyen-Ageux que vous admirez tant chez les Belphégor.

D’abord, même les textes des origines ne se veulent pas dictés par quelque Dieu. Ils sont fiers de leur origine humaine, et se prêtent volontiers au questionnement historique sur leur processus de formation.

L’esprit de libre examen est à l’honneur, et chacun connait ce grand texte, que Voltaire aurait pu signer, appelé le Kalama Sutta :

 » Venez, ô Kâlâmas,ne vous laissez pas guider par des rapports, ni par la tradition religieuse, ni par ce que vous avez entendu dire. Ne vous laissez pas guider par l’autorité de textes religieux, ni par la simple logique ou allégation, ni par les apparences, ni par la spéculation sur des opinions, ni par des vraisemblances possibles, ni par la pensée que « ce religieux est notre maître spirituel ». Cependant, ô Kâlâmas, lorsque vous savez, vous-mêmes, que certaines choses sont défavorables, que telles choses, blâmables sont condamnées par les sages et que, lorsqu’on les met en pratique, ces choses conduisent au mal et au malheur, abandonnez-les. »

Les malédictions et appels aux châtiments divins sont inconnus du bouddhisme. La bienveillance est préconisée et elle ne se limite pas aux coreligionnaires, mais elle est totale et universelle, comme indiqué dans le Metta Sutta :

« Que tous les êtres soient en sûreté et heureux, et que leur coeur soit rempli de joie. Que tous les êtres vivants soient en sécurité et en paix, les êtres frêles ou forts, grands ou petits, visibles ou invisibles, proches ou lointains, déjà nés ou encore à naître. Que tous demeurent dans la parfaite tranquillité. Que nul ne fasse de mal à autrui. Que nul ne mette la vie d’autrui en danger. Que nul, par colère ou malveillance, ne souhaite de mal à autrui. »

Les spéculations touchant aux questions sans réponse sont découragées ; un scepticisme de bon aloi, allié à une bonne moralité, est une attitude louée.

La bienveillance envers les animaux est préconisée, et les sacrifices sont condamnés par le Aggi Sutta :

« Le brahmane Uggatasarira alors s’adressa au Bienheureux : « Ô Vénérable, je me prépare à allumer un feu de sacrifice et à ériger un poteau sacrificiel. Que le Bienheureux me donne des conseils ! Que le Bienheureux m’instruise pour que ses conseils m’amènent le bonheur et le bien-être pour longtemps ! »

Le Bienheureux dit: Ô brahmane, même avant que le sacrifice ne commence, celui qui prépare le feu de sacrifice et qui érige le poteau sacrificiel dresse trois épées malfaisantes, mauvaises dans leur efficacité, mauvaises dans leur fruit. Quelles sont ces trois épées ? L’épée des actions corporelles, l’épée des actions verbales et l’épée des actions mentales.

O brahmane, même avant que le sacrifice ne commence, celui qui prépare le feu du sacrifice et qui érige le poteau sacrificiel fait naître les pensées suivantes : « Que pour ce sacrifice soient massacrés tant de taureaux, tant de jeunes bœufs, tant de génisses, tant de chèvres, tant de béliers. »

De cette façon, il fait des démérites, mais en pensant acquérir des mérites. Il fait une chose mauvaise, mais en pensant faire une bonne chose. Il prépare la voie conduisant à une destination malheureuse, mais en pensant préparer la voie conduisant à une destination heureuse. »

C’est pourquoi, je suis indignée que, soi-disant pour respecter la liberté de culte des fondamentalistes musulmans, on me fasse manger sans me le dire de la viande sacrificielle. Non pas que ce soit interdit par le bouddhisme : aucun acte involontaire n’est à blamer, et je sais bien que mon karma n’aura pas à souffrir de ce que je n’ai pas recherché volontairement.

Il demeure que, puisque je n’ignore pas qu’en voulant consacrer aux dieux l’animal que l’on tue, on ajoute le sacrilège au meurtre, je souhaiterais m’abstenir de contribuer à rendre possible un tel geste en le finançant par mes achats de viande .

Votre prophète Mahomet est venu plusieurs siècles après lui, et pourtant, on dirait qu’il est en retard de mille ans sur le Bouddha.

Puisque vous aimez tant les textes fondamentaux et les origines, vous devriez aller quelques siècles avant Mahomet, retrouver la source vive des philosophies antiques, grecque et bouddhique. Cela donnerait à votre pensée un air de jeunesse dont elle a bien besoin.

Catherine Ségurane


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