Une internationale fasciste dès 1945 : une hypothèse de Hannah Arendt

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En juin 1945, dans un article intitulé « les germes d’une Internationale fasciste », Hannah Arendt annonçait « les périls de demain » : sur les cendres encore fumantes de la guerre, la philosophe parlait d’une Internationale fasciste, infiltrée à la manière d’une secte occulte, dans les institutions supra nationales de l’après-guerre. Au moment où les peuples se croyaient débarrassés de la « Bête immonde », Hannah Arendt adressait cette mise en garde à toux ceux qui ne s’illusionnent pas sur la ténacité des passionnés du pouvoir. Elle expliquait que le nazisme ne peut se comprendre que « comme un mouvement international antinational ». Pour cette raison, « les nazis, avec une froideur sans précédent, sans se laisser distraire par une sentimentalité nationale ou de quelconques scrupules humains sur le bien-être de leur peuple, ont laissé leur pays se transformer en un champ de ruines ».

Pour Hannah Arendt, les nazis se sont donné « tous les moyens de provoquer une destruction complète » du pays ; cette destruction a même été planifiée. Et Hannah Arendt ajoutait : « La ligne de démarcation qui, pour les prochaines décennies, et peut-être plus longtemps encore, divisera l’Europe plus durement que toutes les frontières nationales du passé, traverse le cœur même de l’Allemagne », laquelle sert de tête de front.
« L’opinion publique mondiale a du mal à comprendre cette mise en scène d’une autodestruction. Ce qui reste inexpliqué, c’est que les nazis n’ont apparemment laissé aucun des pays occidentaux aussi ravagé que l’Allemagne elle-même. C’est comme s’ils n’avaient maintenu leur machine terroriste, et grâce à elle une résistance totalement inutile, que pour se donner tous les moyens de provoquer une destruction complète ».

Par-delà cette destruction, « ils n’ont certainement jamais souhaité liquider le mouvement fasciste ». Au contraire, cette destruction était « l’opportunité de transformer le résultat de cette guerre en une défaite purement temporaire du mouvement ». En clair, les nazis auraient « offert l’Allemagne en sacrifice à l’avenir du fascisme », sacrifice qui « était une nécessité aussi évidente pour les stratèges politiques nazis qu’elle était inimaginable pour leurs compagnons de route militaires et industriels ».

Dans cette perspective, la ruine de l’Allemagne « ne signifiait en rien la disparition du fascisme de la scène internationale ». Ce fascisme avait pour vocation de faire peau neuve dans un « mouvement fasciste clandestin », avec des « gens nouveaux et inconnus », désignés par les cadres nazis, peu avant la défaite allemande. Pour Hannah Arendt, la destruction de l’Allemagne fut l’accomplissement activement recherché d’une prophétie nazie.
« C’est un aspect trop négligé de la propagande fasciste qu’elle ne se contentait pas de mentir, mais envisageait délibérément de transformer ses mensonges en réalité. Ainsi, Das Schwarze Korps (publication nazie de l’époque) reconnaissait quelques années avant le début de la guerre que les peuples étrangers ne croyaient pas réellement les nazis quand ils prétendaient que tous les Juifs sont des mendiants qui ne peuvent subsister que comme des parasites sur l’économie des autres nations ; mais prophétisait-il, l’opinion publique étrangère aurait en l’espace de quelques années l’occasion de s’en convaincre, quand les Juifs allemands auraient été poussés hors des frontières, précisément comme un tas de mendiants. Personne n’était préparé à ce type de fabrication d’une réalité menteuse.

La caractéristique essentielle de la propagande fasciste n’a jamais été ses mensonges, car le mensonge est un caractère à peu près commun de la propagande, partout et en tout temps. Ce qu’exploitait essentiellement cette propagande, c’était l’antique préjugé occidental qui confond la réalité et la vérité, rendant ainsi « vrai » ce qui ne pouvait jusque là être donné que comme un mensonge. C’est pour cette raison que toute argumentation contre les fascistes – la prétendue contre-propagande – est si profondément dépourvue de sens. C’est donc dans cet esprit que les nazis ont détruit l’Allemagne, pour démontrer qu’ils étaient dans le vrai : un atout qui peut se révéler d’une valeur inestimable pour leur activité future. Ils ont détruit l’Allemagne pour démontrer qu‘ils avaient raison de dire que le peuple allemand luttait pour son existence même, ce qui était au départ un parfait mensonge. Ils ont institué le chaos pour démontrer qu’ils avaient raison de dire que l’Europe n’avait d’autre alternative que la domination nazie ou le chaos. Ils ont fait traîner la guerre jusqu’à l’arrivée des Russes sur l’Elbe et l’Adriatique pour donner à leurs mensonges sur le danger bolchevique un fondement post factum (après ça) dans la réalité. Ils espèrent bien sûr qu’à court terme, quand les peuples du monde auront compris l’ampleur de la catastrophe européenne, leur politique se révélera complètement justifiée ».

Il ne s’agissait pas seulement de mentir, mais de rendre vrai le mensonge préliminaire, empêchant ainsi toute contre-argumentation, puisque les nazis faisaient advenir les événements prophétisés.
L’idéologie totalitaire s’impose à la réalité de l’expérience. Et si la réalité de l’expérience ne convient pas, on la transforme afin qu’elle se conforme à l’idéologie. Dans un raisonnement sain, la théorie et les idées se rapprochent le plus possible de la réalité de l’expérience.

Ainsi, Hannah Arendt envisage une hypothèse vertigineuse : les nazis ont-ils anticipé la défaite allemande ? Les nazis ont-ils organisé une exfiltration de leurs « élites » pour mieux infiltrer les gouvernements occidentaux, en particulier américain, et les organisations internationales ? Et paver la voie à la domination mondiale figurant au cœur de leur projet ? Les nazis auraient-ils organisé la défaite allemande, conduisant le pays à une défaite maximale, pour pouvoir mieux coloniser ensuite les centres du pouvoir mondial ?

Le projet de l’Internationale nazie est présent dès l’origine. Hannah Arendt précise :
« Depuis la fin des années 1920, le Parti national-socialiste n’était plus un parti purement allemand, mais une organisation internationale ayant son siège en Allemagne. La fin de la guerre lui a fait perdre la base stratégique et les équipements d’une machinerie étatique particulière. Mais la perte d’un centre national n’a pas que des inconvénients pour la continuation de l’Internationale fasciste. Libérés de tout lien national et des inévitables préoccupations extérieures qui les accompagnent, les nazis peuvent tenter une fois encore de s’organiser dans le monde de l’après-guerre sous la forme de cette véritable et pure société secrète, dispersée partout dans le monde, qui a toujours été le modèle d’organisation auquel ils aspiraient… »

« N’ayant plus à se soucier du bien-être ou du malheur d’une nation, ils pourraient prendre d’autant plus rapidement l’apparence d’un authentique mouvement européen. Le danger existe que le nazisme arrive à se poser comme l’héritier du mouvement de résistance européen, en reprenant son slogan d’une fédération européenne et en l’exploitant à ses propres fins. Il ne faut pas oublier que… le slogan d’une Europe unie s’est révélé pour les nazis l’arme de propagande la plus efficace… Incontestablement, le fascisme a été battu une fois, mais nous sommes loin d’avoir complètement éradiqué ce mal suprême de notre temps ».

Hannah Arendt a également pronostiqué une augmentation des révolutions et des guerres, entraînant une déstabilisation des territoires, avec des populations de réfugiés que l’Europe ne serait en mesure d’absorber : « Poussées hors de territoires où elles ne désirent pas ou ne peuvent pas retourner, ces victimes de notre temps se sont déjà établies comme de petits fragments de groupes nationaux dans tous les pays européens ».

L’ambition totalitaire, c’est l’ambition de la domination totale, notamment dans l’espace. Le pouvoir sans autorité pour le légitimer est espace pur et immanent, sans transcendance, volonté d’occuper tout le territoire, sans limites. Sa traduction politique est une ambition de domination internationale, qui ne se cache désormais plus, par l’invocation à un Nouvel Ordre Mondial.

Jean Saunier

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2 Commentaires

  1. Une hypothèse intéressante, bien que ne représentant sans doute qu’une petite partie de la réalité profonde.
    Cela étant, il faut commencer par trouver un autre mot que « fascisme » pour identifier ce « complot », le fascisme a été fondé en Italie par Mussolini pour empêcher un coup-d’état communiste, mouvement internationaliste s’il en est. Ensuite, d’autres prises de pouvoir de type fasciste ont eu lieu, pour la même raison, en Espagne, au Portugal, en Grèce, en
    Argentine, au Chili…
    En Allemagne, le nazisme, théorisé dans un livre, Mein Kampf, est autre chose qu’un fascisme : il est davantage comparable à une religion politique expansionniste et exterminatrice, calquée sur un modèle bien connu, cadrant tout dans la société et prônant des haines mortelles depuis quatorze siècles en suivant des préceptes immuables contenus dans un livre prétendument incréé.

  2. sauf qu’elle n’imaginait pas que les fachistes d’aujourd’hui seraient d’estrêêême gooooche et islamistes

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