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Une si belle famille : étrange série suédoise sur Arte

Je ne regarde JAMAIS la télé, je favorise les échecs. J’aime aussi me plonger dans les oeuvres de Théophraste ou de Philon d’Alexandrie.

Une mini-série suédoise, sur ARTE, je me dis, faisons une exception….

L’histoire commence dans un magnifique château en Suède, on fête un mariage. De douces arpèges romantiques accompagnent le gazouilli des oiseaux, gros plan sur les cerisiers en fleurs…… la situation se précise, il s’agit du mariage de deux FEMMES…Ne soyons pas démodés, c’est dans les mœurs, voyons, arrête de t’énerver pour des broutilles…sois donc moderne, lâche tes préjugés. (Je m’autosermonne)

Les mariées arrivent, la première, blonde et ravissante dans sa parure blanche, épaule droite largement dénudée. Menée par son père, radieux !…  Second plan sur les cerisiers…Quelques accords joyeux en fa majeur….

La seconde est noire, noire de la tête aux pieds sauf la robe. Mais arrête avec tes œillères, laisse donc les « jeunes » vivre comme ils l’entendent.

Dans l’église, des flots de sourires, les proches se félicitent mutuellement, se congratulent abondamment, le pasteur arbore une mine jubilatoire. Echange des promesses, des anneaux, fin du premier épisode.

Second épisode, les festivités. Des éclats de rires, des sourires, des sermons enchanteurs, les mains se serrent, l’exultation est générale. Le « maitre de cérémonie », moricaud (pardon !), est chapeauté, il lâche des blagues, on rit, on applaudit, on ovationne !

L’homme au chapeau – il est d’un humour décapant, chapeau de paille sur le crâne et ray-ban sur le nez – invite la compagnie à danser, elle ne demande pas mieux, l’allégresse est à son comble ! Pépé danse avec la petite cousine, les marié-es s’étreignent passionnément, papa (deuxième à droite sur la photo) entraine belle-mère dans une valse effrénée, maman (première à gauche, fait déjà mine de pouffer à l’une de ses blagues, ça marche toujours) est invitée par beau-papa (juste à côté, col négligemment ouvert) à une chorégraphie plus langoureuse, elle rit, explose de joie, se balance d’avant en arrière, plongée dans l’extase…(on devine la suite)

Les deux entichés, plus vraiment de première fraicheur, bondissent dans les escaliers, enlacés, se réfugient dans les toilettes à l’étage, la porte se referme sur un CLAC retentissant !

Troisième épisode : quelques jours plus tard, Greta, la belle-maman frivole, 55 ans bien tassés, s’aperçoit d’une grossesse intempestive. Elle s’adresse au public, comme dans les productions contemporaines, surtout les suédoises, se chasse une mèche du front, et nous interroge, vous et moi : que faire ? Garder l’enfant ? Questionner l’amant d’un quart-d‘heure ? Il faut impérativement parler en toute franchise. La transparence s’impose.

L’amant des sanitaires, bellâtre, pianiste de son état, est convoqué dans la forêt voisine. (Je rappelle que la scène se déroule en Suède) Greta arrive à vélo. Lui annonce la gestation ! Surprise. Arpèges descendants dans un mode mineur tourmenté. Il se fige. Fait mine de se maitriser, rougit, prend une coloration violette, grince des dents, son affolement est palpable. Les yeux lui sortent des trous. Des deux mains, il se lacère le visage, des griffes marquent ses joues.

L’observateur le moins perspicace aura saisi qu’il n’est pas emballé (important pour la suite de l’histoire)

J’avais presque oublié de mentionner que les deux jeunes marié-es prévoyaient de se faire faire un enfant par correspondance. Voire deux. Un chacune.

Le pianiste donne un concert, il joue Moon River (Mancini), la salle est déchainée, ovationne debout ! Les caméras filment Greta l’inavouable, assise l’épaule contre celle de Michelle, la légitime qui ne devine encore rien. Lui, dans l’émotion – de son succès ou de sa prochaine paternité – s’écroule sur scène, rend son dernier soupir entre le Steinway et le tabouret. Trépassé.

Enterrement suédois. Tous ceux de la photo du haut ont troqué le blanc contre le noir.

Un autre matin la belle-mère, on se souviendra d’elle, qui s’était carrément lâchée dans les latrines, rencontre la belle-mère ennemie sur la tombe du nouveau papa décédé, elle est au bout du rouleau, n’en peut plus, manque de toute ressource physique, en nage, au trente-sixième dessous (mais dans la 16ème semaine), aux abois, elle lui avoue tout, l’autre cocue lui reproche d’avoir « couché » avec feu son mari, ce qui est absolument faux, car lorsque la porte des sanitaires a claqué, ils étaient tous les deux à la verticale…et se fait bazarder les chrysanthèmes mauves dans la tronche.

Le quatrième et dernier épisode met en scène le frère de la briseuse de ménage, pasteur alcoolique mais joli à regarder….Il apprend tout, de la bouche même de la future maman. Gros plan sur son beau minois, écrasé ! Epouvanté, détruit ! L’autre, remarquant son désespoir, se vautre sur la table pour saisir la sainte main, et le supplier de ne rien dire. Il promet, mais le spectateur le plus obtus comprend que la vérité finira par sortir de son auguste bouche.

La scène suivante atteint les sommets du dramatisme suédois : lors d’une réunion de famille, Greta dégringole toute une volée d’escaliers. Le séduisant pasteur blond hurle : « le bébé ! le bébé ! » Consternation. La belle-mère : quel bébé ?

Toute la famille est au parfum !

Mais tout va bien. Dans la scène suivante, sortant de chez son médecin, Greta la perfide, complètement remise de sa chute (décidément, ces escaliers… !) décide de ne pas se débarrasser de l’embryon.

Non sans s’être adressée plusieurs fois à nous en seule à seuls, en se posant des questions : qu’aurait voulu le virtuose ? Non, elle ne peut détruire le fruit de leur amour, aussi succinct fût-il.

Dernière image et Happy End : le baptême de l‘enfant qui portera le prénom de son père, les deux vieilles s’étant réconciliées.

« C’est ce qu’il aurait voulu » nous confie Greta dans son dernier vis-à-vis discret, oubliant l’évidente fin de non-recevoir du concertiste, sa résistance, son visage lacéré, la probable cause de sa mort subite.

Michelle est marraine, les deux jeunes futures mères, main blanche dans la main basanée, exhibent leurs ventres arrondis. Vous l’aurez deviné : la mariée noire est une enfant adoptée

Anne Schubert

P.P.S : j’aurais été à la place de Greta, je vous assure que je ne me serais pas comportée de la même façon ! Je ne parle pas de l’intermède dans les pissotières, on ne peut jamais jurer ! Moi, en tous cas, je n’aurais ni ri, ni souri, ni dansé, encore moins jubilé. On aurait probablement dû me trainer de force à l’église.