Vergès ou la multi-appartenance tueuse de patries

S’il fallait, d’un slogan, résumer la vie de Jacques Vergès, je proposerais : « Au Marché Vergès, on vend du brouillard. Qualité hors-classe, prix justifiés, numéro un de la spécialité, toutes origines confondues ».

Chacun trouvera dans cette opacité de nuit orientale le morceau de son choix. Qui la Résistance, qui l’Algérie, qui Klaus Barbie, qui la longue et très mystérieuse parenthèse des années 70, ma préférence à moi.

Sept années de silence suivant un chapître algérien conclu en eau de boudin, couvrant, d’après certains, la nécessité de se faire oublier le plus loin possible des rivages arabo-gaulois. Sept années sur lesquelles l’intéressé demeurera extrêmement discret jusqu’à l’heure de son trépas. À moins bien sûr qu’une confession de dernière minute n’ait laissé dans l’oreille d’un prêtre le secret de ce que d’aucuns (pas forcément les mêmes) considèrent comme celui d’un engagement mental, intellectuel, voire physique avec les pires règlements de comptes des décennies post-coloniales.

Je parle en vérité du Cambodge.

Là sont les pages qui manquent. Là et autour, au Vietnam d’où venait la maman de notre héros, et en Chine cadenassée par les Maoïstes avec la complicité active d’un bon paquet d’agents d’influence et d’idiots utiles français. Il est évident pour moi, quoique à ce jour non prouvé, que le zèle de Jacques Vergès s’est exercé dans l’aura sanglante de la capitainerie khmer rouge. Au profit de qui ? La question demeure posée, à laquelle viendront tôt ou tard les réponses. Vergès fut-il agent de Pékin, de Hanoï, de l’Ouest, de tout le monde ? Tout est possible, y compris une action à l’intérieur même d’un pays livré aux fauves froids qui l’allégèrent d’un tiers de sa population. L’homme aguerri dans la Résistance a-t-il tué, de ses mains ? S’est-il contenté de conseiller « juridiquement » les bourreaux ? Fut-il simplement un rouage entre les souteneurs chinois et les exécutants pol-potistes ? Son retour en France en 1979 coincidant avec la main-mise du Vietnam sur son voisin exsangue, fut-ce parce qu’il en était chassé ou parce que sa mission était accomplie ?

Passionnant. Et glaçant. S’il reste en France quelques limiers de la race des Londres, Derogy, Corre, la vérité paraîtra, comme la lumière entre les bancs de brume. Comme s’illustre, cela n’est pas nouveau, le danger que représente la bi ou multi-appartenance. Le franco-algérien Vergès a louvoyé à l’aise entre les visas peuplant ses différents passeports. Les gens comme lui ne peuvent de ce fait en aucune façon être considérés comme des traîtres, penser ça est une erreur. Ils sont dans une autre dimension, exonérés de ce genre de responsabilité. Nageurs en eaux troubles, fondus dans le clapot veule et gras baignant leurs havres d’attache, anguilles qu’une couche d’huiles portuaires rend insaisissables, ils sont libres, quand les autres supportent le poids que représente leur seule et unique patrie.

Thème parfaitement actuel. La bi ou multi-appartenance a fait son entrée officielle dans la vie politique française, aux échelons les plus élevés de la société. Avec les conséquences que, inch Allah, le peuple commence à distinguer dans le brouillard qu’elles répandent. De là où il se trouve, Jacques Vergès doit, son énigmatique sourire aux lèvres, se réjouir de voir ce coin désormais bien enfoncé dans la chair détestée de ce qui, pas une seconde de son existence, ne fut considéré par lui comme une possible patrie et de cela, j’ai la certitude absolue.

Alain Dubos.

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