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Zemmour : Après la mort de De Gaulle, c’est la France qu’on abat

 

Zemmour, le journal de campagne 2 : « La mort du général de Gaulle, c’est la mort du père de la nation. Il pleut sur Colombey-les-deux-Églises. Il pleut sur le char qui porte le cercueil ceint d’un drapeau tricolore. Il pleut sur les grands de ce monde et sur les anonymes qui se pressent. Il pleut sur les Légions d’honneur, sur les héros de la Résistance, sur les anciens de la 2ème DB. Il pleut sur l’Américain Richard Nixon, sur le Soviétique Nikolaï Podgorny, sur Anthony Eden et Harold Wilson, sur la reine Juliana et le prince Charles, sur Léopold Sedar Senghor, sur le grand uniforme du roi d’Éthiopie, sur la toison blanche de Ben Gourion et sur le keffieh du frère du roi Hussein. Il pleut sur la DS noire du président Pompidou, sur André Malraux, sur Alain Peyreffite, Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, Edgar Faure…

Les 11 et 12 novembre 1970, Paris est la capitale du Monde. Pour la deuxième fois du siècle, après la signature en 1919 des traités de paix mettant fin à la Grande Guerre. Ce sera la dernière fois !

Le général de Gaulle avait demandé un enterrement modeste dans son village, une messe simple et sans discours. Des dizaines de milliers de personnes ont pris d’assaut les routes et les trains spéciaux, on a vu des femmes et des enfants en larmes, des anciens décorés. Les hauts dignitaires du régime n’ont pas eu de passe-droit. André Malraux a dû jouer des coudes pour se recueillir près de la tombe de son héros.

Les fleuristes de Chaumont sont débordés. Des commandes arrivent du monde entier, des États-Unis et d’Arabie saoudite, de Grèce et du Vietnam, de Tananarive et de Dakar. Mao Tsé-toung a envoyé huit gerbes par camion spécial depuis l’ambassade de la République populaire de Chine à Paris : roses, dahlias, lys, chrysanthèmes se mêlent à des rubans violets couverts de caractères chinois.

À Paris, il n’y a pas eu de catafalque à la croisée du transept de Notre-Dame. Pas de discours non plus, une simple messe et une messe simple, célébrée par Mgr Marty, pour partie en latin selon l’ancien rite. Et un magnificat pour conclure la cérémonie. Le même magnificat qui avait été chanté à pleins poumons le 25 août 1944 pour célébrer, dans cette même Notre-Dame, la libération de Paris. La cathédrale ressemblait à l’Assemblée générale des Nations Unies des grands jours. Cet hommage du monde entier était personnel puisque le Général avait quitté le pouvoir avant sa mort et qu’aucun régime protocolaire ne l’imposait. Ils sont venus parce que c’était lui. Ils sont venus parce c’était le dernier géant de la Seconde Guerre mondiale.

Le général de Gaulle était le dernier géant tout court. Ils le sentaient confusément. Comme le peuple français, des jeunes, beaucoup de jeunes, s’extasiaient ébahis. De Gaulle clôturait la glorieuse série des hommes providentiels français ouverte cent cinquante ans plus tôt par Bonaparte.

Napoléon était un fils de la Révolution qui avait répandu le Code civil dans toute l’Europe avec ses grognards courageux. Il était devenu empereur. De Gaulle est un enfant de Maurras et de Péguy, un chrétien de foi et non de raison. Il s’était fait de la France une religion pour laquelle il était prêt à se sacrifier pour son respect sourcilleux de la souveraineté populaire et pour fonder l’État sur le seul principe démocratique de la volonté du peuple capable de remplacer un droit désuet et les intrigues partisanes contre le peuple.

« De Gaulle, lecteur de Bainville, jugeait que la gloire napoléonienne était éternelle car il avait donné aux Français une haute image d’eux-mêmes, de leur valeur guerrière. « Quand la Grande Armée n’était composée que de Français, elle n’a jamais été vaincue« . Pour lui, la gloire napoléonienne ne serait pas de trop pour restaurer la flamme d’un peuple humilié, laminé, détruit par la défaite de 1940.

De Gaulle était un homme du XIXème siècle qui avait connu l’héroïsme inouï des poilus de 1914 (des lions conduits par des ânes, disaient d’eux des officiers Allemands admiratifs) et il dirigea un peuple qui se voyait comme un peuple de lâches. Les fils de ce peuple humilié détruisirent son œuvre en traitant leurs pères de collabos. De Gaulle fut vaincu par l’époque de Pompidou qui se voulait contre la grandeur de la France.

L’émotion populaire et la grandeur de ses obsèques ne sont comparables qu’au retour des cendres de l’Empereur en décembre 1840. Les deux grands hommes ont tenté d’imposer la domination de la France à l’Europe. Ils n’ont jamais cessé de croire que l’Angleterre était le seul ennemi héréditaire de la France. Les deux furent diabolisés par la presse anglo-saxonne. Le retour du général de Gaulle au pouvoir fut un Consulat de dix ans, mandat imparti à Bonaparte. Napoléon crut terminer la Révolution que de Gaulle seul acheva.

En 1814, Napoléon se désole : « Je ne trouve de noblesse que dans la canaille que j’ai négligée, et de canaille que dans la noblesse que j’ai faite. » En 1969, à Malraux qui lui demande ce qu’il aurait dit s’il avait dû prononcer le discours célébrant le bicentenaire de la naissance de Napoléon, de Gaulle rétorque : « Comme lui j’ai été trahi par des jean-foutre que j’avais faits. » Les deux hommes avaient dû restaurer le prestige de la puissance française après des défaites que l’on crut définitives (la guerre de Sept Ans en 1763 et celle de 1940) et un délabrement de l’État et des finances publiques que l’on jugeait irrémédiables (Directoire et IVème République). Les deux hommes haïssaient la dette à l’égal du péché. Ils furent déclarés ennemis publics par la finance française et par la City qui ne purent s’enrichir sur leur dos. Napoléon tonnait : « La bourse je la ferme, les boursiers je les enferme. » De Gaulle ajouta : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille« .

Les deux hommes furent vaincus par l’Argent. Ils furent admirés au-delà de tout par les chefs des puissances qu’ils combattirent. Waterloo n’empêcha jamais Wellington de glorifier « le maître des batailles« .

Dans l’avion qui l’amenait à Paris le 11 novembre 1970, le président des États-Unis Richard Nixon confiait à quelques journalistes que de Gaulle était un des rares hommes du monde dont on pouvait dire qu’il était plus grand que le pouvoir qu’il représentait. Nixon avait connu Eisenhower, Churchill, Adenauer et de Gaulle. « Tous les quatre étaient également des géants, disait-il. Mais c’est probablement le général de Gaulle qui eut la tâche la plus difficile : « La France n’était pas morte, mais son âme était virtuellement morte. De Gaulle a pris en main la destinée d’un peuple dont l’âme était virtuellement morte […]. Seule sa volonté et sa détermination ont su garder cette âme en vie […]. Le seul homme qui aurait pu sauver la France de la guerre civile entre 1958 et 1962 était Charles de Gaulle. La France n’existerait plus en tant que nation sans lui. »

« Tout le reste est mise en scène. » Nixon, dans son admiration éperdue pour le grand homme français, voyait juste et loin. La France était en train de mourir, mais elle ne le savait pas encore.

Moralité : La France n’existerait plus sans le général de Gaulle. On comprend la ferveur des Français et le respect sincère de la messe simple à Notre-Dame : avec de Gaulle, c’est la France qu’on enterre.

(librement adapté de Éric Zemmour, Le suicide français).

Thierry Michaud-Nérard