Zemmour : La France soumise au roi-dollar et à l’Euro-Mark allemand

Zemmour, le journal de campagne 5 : « Le 15 août 1971, Nixon annonce la fin de la convertibilité du dollar en or. Les Américains n’avaient plus le choix. Ils étaient acculés. Leurs réserves d’or fondaient au soleil. Leur balance commerciale était pour la première fois déficitaire. Ils ne tarderaient pas à s’y habituer.

L’Amérique devenait dépensière. Officiellement, la fin de la convertibilité du dollar en or n’était qu’une dévaluation du dollar. La fin des accords de Bretton Woods ne fut entérinée qu’en 1976 par les accords de la Jamaïque. Mais l’irréparable était accompli : le dollar n’était plus « as good as gold« . Le roi dollar était mort.

Le Général de Gaulle l’avait prophétisé dès 1965. Sur les conseils de Jacques Rueff, il avait dénoncé le privilège exorbitant de battre monnaie pour le monde, privilège octroyé à Bretton Woods en 1944, alors que l’Amérique avait gagné la guerre et détenait 80 % des réserves d’or du monde. Il avait proposé de revenir à un système fondé sur l’étalon-or. On l’accusa d’antiaméricanisme. Il fit rapatrier l’or français entreposé à New York pendant la guerre et ordonna à la Banque de France d’échanger ses devises contre des lingots.

Jusqu’à un milliard de dollars ! Il suggéra à l’Allemagne de suivre son exemple. Elle refusa.

Les troupes américaines occupaient encore son sol. Pourtant, à partir de 1968, gorgée de dollars par une Amérique qui en fabriquait d’abondance pour financer sa guerre au Vietnam, Bonn décida de laisser flotter le Deutsch Mark. Et de ne plus prendre les dollars. La France, cette fois, ne put s’aligner, déstabilisée par Mai 68. Mais le florin hollandais et le dollar canadien suivirent l’exemple germanique.

Les Américains comprirent le danger. En 1931, dix monnaies s’étaient mises à flotter, dont la Livre Sterling. Les Anglais avaient décidé un embargo sur l’or. Les Américains firent de même 40 ans plus tard.

C’était une forme sournoise mais brutale de dévaluation. La fin de la convertibilité du dollar en or confirma les désaccords entre Français et Allemands. Les Européens devaient rétablir une stabilité monétaire interne à l’Europe, indispensable à l’intensité des échanges commerciaux intracommunautaires et aux nécessités comptables de la politique agricole commune. Ce qui conduisit l’Europe du serpent monétaire à l’Euro. Une monnaie artificielle pour remplacer l’étalon-or. Lors de sa célèbre conférence de presse de 1965, le Général de Gaulle parla par une préscience fulgurante. Le Général tentait dans un ultime effort de rétablir un ordre monétaire universel pour échapper à la domination de la France par un Euro-Mark devenu notre lot.

Le Général n’avait pas prévu la revanche du roi dollar. Les Américains conservaient leur prééminence militaire et l’alliance de l’Arabie saoudite forgée par Roosevelt en 1945 leur garantissait que les puissances du Golfe continueraient d’exiger des dollars en paiement de leur pétrole. La prééminence du billet vert fut non seulement maintenue, mais renforcée. La fin de l’étalon-or libérait les Américains du souci de leurs déficits commerciaux puisqu’ils ne les finançaient plus que dans une monnaie qu’ils fabriquaient à volonté.

En 1982, la balance des paiements américaine devint déficitaire. Les Américains n’en avaient cure. Aux Européens qui se plaignaient de leur désinvolture, ils répondaient en reprenant la formule cynique de John Connally, le secrétaire au Trésor du président Nixon : « The dollar is our currency, but your problem« .

Moralité cynique américaine : Le dollar est notre monnaie, mais c’est désormais votre problème ! Les politiques américains, de droite comme de gauche, accumulèrent les déficits budgétaires, la droite par la baisse des impôts, la gauche par les dépenses : « les déficits jumeaux ». Ce dérèglement généralisé provoqua la hausse des prix du pétrole. Ensuite le chômage et l’inflation rongèrent les économies européennes.

Les économistes rejetèrent les recettes keynésiennes qui ne fonctionnaient plus pour adopter les thèses monétaristes et libérales de Milton Friedman. Les salariés devinrent un coût à éradiquer et non un consommateur à choyer. Le flottement généralisé des monnaies provoquait une renationalisation des politiques monétaires, une balkanisation de la planète monétaire au moment même où la technologie (internet, porte-conteneurs, monnaie électronique) et les négociations commerciales, sous la pression américaine, abattaient les frontières et imposaient un libre-échange international.

Les Américains avaient la solution : dans les années 2000, le gouverneur de la Banque centrale, Ben Bernanke, déversait des dollars sur l’économie américaine sans contrôle ni limite. Pourtant, la compétitivité de l’économie américaine ne se redressa pas : les Américains consommaient trop et n’épargnaient pas assez.

Cette boulimie consumériste et l’incapacité de mettre de l’argent de côté, si éloignées de l’éthique protestante des Wasp, coïncident symboliquement avec l’obésité qui déforme tant de corps outre-Atlantique.

C’est une société malade, incapable de contrôler ses pulsions, sans cesse encouragée par la publicité à les assouvir et jamais satisfaite, toujours dans la frustration, la récrimination, le ressentiment.

Des enfants à qui on ne dit jamais non et qui en réclament toujours plus. Retournant l’argument avec mauvaise foi, les Américains ont fait de leur intempérance une gloire, un service qu’ils rendent au reste du monde, dont ils absorbent les productions. Les Français sont les plus proches de leurs grands protecteurs.

Certes, leur épargne est sans commune mesure, mais leur consommation est devenue le seul moteur d’une croissance qui s’est raréfiée au fil des temps. Comme les Américains, les Français ne connaissent plus de budgets en équilibre depuis Giscard. Depuis les années 2000, après l’instauration des 35 heures, notre balance commerciale et notre balance des paiements accusent un déficit grandissant. Les commentateurs dénoncent le coût excessif du travail et les médiocres résultats de la compétitivité française dans la mondialisation, etc. Or, contrairement à la plupart des économistes, Jacques Rueff voyait dans le déficit des paiements, non pas une faiblesse exportatrice, mais un manque d’épargne et un excès de consommation.

La France, comme l’Amérique, est en déficit extérieur car elle a désappris l’épargne. Et en particulier l’épargne publique. Les Français compensent par l’endettement public. Comme les Américains, les Français sont devenus des enfants capricieux, insatiables, des enfants à qui jamais personne n’a jamais dit non.

Né en 1890, le général de Gaulle se souvenait du temps de son enfance, avant les dérèglements monétaires de la guerre de 1914. Aux temps de l’ordre et de la stabilité, dans les monnaies comme dans les mots ou les familles. Dans son roman Les Faux-Monnayeurs, Gide montrait les relations étroites entre la monnaie, la famille, la religion et la société. L’or était le référent suprême, comme le père dans la famille.

La mort du dollar-or, c’est la mort du père et la mort de Dieu le père. C’est le temps des fils, de la gabegie, du flottement des monnaies, du désordre institutionnalisé. C’est le temps des faux-monnayeurs.

« Les mots et les monnaies n’ont plus d’ancrage avec la réalité. Tout est artificiel, faux. Les mots sont comme des “billets à ordre” qui ont perdu leur valeur. Et comme on sait que la mauvaise monnaie chasse la bonne, celui qui offrirait au public de vraies pièces de monnaie semblerait nous payer de mots. Dans un monde où chacun triche, c’est l’homme qui dit vrai qui doit faire figure de charlatan. »

La fin de la parité entre le dollar et l’or a enterré les efforts déployés au cours de tout le XXème siècle pour rétablir l’ordre et la stabilité du XIXème siècle détruits par la Première Guerre mondiale. Le flottement des monnaies a englouti le monde industrialiste, colbertiste et protectionniste, le monde des Trente Glorieuses.

Nixon, le 15 août 1971, a accouché de notre monde ouvert, fluide, sans ordre ni référence. Ce monde globalisé, libéral libertaire libre-échangiste, inégalitaire, est imposé par les puissances marchandes et dominé par la finance, que tout au long de son Histoire la France a obstinément rejeté et combattu.

Depuis le 15 août 1971, regimbant sans cesse comme un âne qui n’a pas soif, notre pays a été contraint de s’incliner et de se soumettre à la nouvelle ère du roi-dollar avant d’adopter l’Euro-Mark allemand.

Thierry Michaud-Nérard

(librement adapté de Éric Zemmour, Le suicide français).

 

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